Le « Condottiere » d’Antonello de Messine (L’atelier de Paolo n. 8)

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Antonello de Messine, artiste charnière entre l’art italien et l’art flamand

Le portrait d’homme dit le « Condottiere » a été exécuté en 1475 par le peintre sicilien Antonello de Messine, lors du séjour de l’artiste à Venise. Il s’agit d’un tableau de très petite taille, mesurant 30 pour 36 cm, universellement reconnu comme œuvre parmi les plus importantes de la collection italienne du Louvre.

Ce portrait présente le buste d’un homme, ayant la tête positionnée de trois quarts et le front partiellement caché par une frange de cheveux bruns. Le nez droit, les yeux couleur noisette froids et distants, il nous regarde attentivement. Sa bouche bien fermée montre une cicatrice. Sa mâchoire ressort proéminente tandis qu’une fossette fend le menton.

Au-dessous d’un chapeau noir se détachant à peine du fond noir, le visage est traité de façon subtile, par un savant clair-obscur. Son costume, noir comme le chapeau, fait entrevoir le bord d’une chemise blanche. Le Condottiere se trouve au-delà d’un petit parapet qui l’encadre en l’éloignant du spectateur. Sur ledit parapet, on distingue une inscription indiquant de façon nette l’identité du peintre : « Antonellus Messaneus me pinxit ».

Certains attributs physiognomoniques de cette figure – regard glacial, forte mâchoire et cicatrice sur la lèvre – confirment de toute évidence qu’il s’agit du portrait d’un homme d’armes. Voilà pourquoi, depuis toujours, ce portrait a été nommé « le Condottiere ».

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Piero della Francesca, portrait de Sigismond Malatesta, 1450

À l’époque, les « condottieri » étaient des chefs d’armée mercenaire, qui gagnaient leur vie en conduisant des campagnes militaires, même en changeant de camp. À Urbino, avait été grand « condottiere » le protecteur du peintre Piero della Francesca, Federico da Montefeltro. À Rimini, son adversaire, Sigismond Malatesta, avait été lui aussi un fameux « condottiere »

D’emblée, on pourrait classer cette peinture parmi les nombreux « portraits de la Renaissance » ayant déjà pour but la représentation efficace de la personne, dans l’exactitude de sa physionomie extérieure. L’originalité de ces portraits, réside aussi dans la révélation psychologique de l’individu, voire une mise à nu de son âme.

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En effet, par delà les thèmes religieux, apparaît un nouveau sujet, digne de la plus grande attention et lié à la « doctrine humaniste » de la Renaissance : l’exaltation de l’individu, l’homme étant placé au centre de l’univers.

En cette conception rentre aussi notre « condottiere », si grâce à Antonello nous pouvons avoir l’impression de connaître son caractère rude ainsi que ses pensées belliqueuses. Cela nous laisse aussi saisir l’âme et l’esprit de « l’homme » qui nous regarde derrière ce parapet.

Donc, du fait que cette figure peinte est une « personne » et que nous aussi nous sommes des personnes, il peut se produire un véritable dialogue, un « colloquium » entre lui et nous.

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Robert Campin, portrait d’une femme, 1430

D’ailleurs, il faut considérer que Antonello de Messine a été influencé aussi par un autre courant artistique provenant du Nord, aussi important que l’art de la Renaissance italienne : l’art flamand. Sicilien d’origine, il a grandi chez le peintre Colantonio Napoletano à Naples. Par rapport à d’autres villes de l’Italie, celle-ci, dominée par les Espagnols et notamment par la famille des Aragon, était intellectuellement ouverte aux autres nations européennes, dont les Flandres.

La leçon de la peinture flamande apprise à Naples se manifeste pour Antonello aussi bien dans la théorie que dans l’application de ses procédés pratiques. Ainsi l’adoption de la peinture à l’huile constitue le grand apport technique d’Antonello de Messine à l’art italien, à travers ses voyages, notamment à Venise.

Cette technique flamande permet un plus grand approfondissement et une meilleure analyse du sujet. En effet, par l’utilisation méthodique des glacis, le portrait va gagner en réalisme et il arrive même, pour la première fois dans la peinture mondiale, à une sorte d’hyperréalisme.

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Jan Van Eyck, portrait d’homme au turban, possible auto-portrait, 1433

Une autre formule de la composition qu’Antonello emprunte à l’art flamand c’est la vue de trois quarts, inspirée, sans doute, par les portraits de Jan Van Eyck. Cela va remplacer la vue de profil, typique de la première Renaissance, à son tour héritière de la numismatique romaine.

Le côté théorique de cet emprunt à l’art flamand concerne une nouvelle vision de l’espace pictural. Il s’agit d’établir, dans le tableau, un rapport inédit entre la figure et le fond. En effet, selon la conception italienne (de la Renaissance), ce qui dominait sur le fond c’était incontestablement l’homme.

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En revanche, selon l’élaboration flamande, que Antonello suit dans ce portrait d’homme, c’est l’espace pictural du fond noir, qui se resserre autour de la figure.

Cette figure est d’ailleurs traitée comme un écran, donc froidement comme un objet physique dans l’espace. En même temps, le visage du Condottiere est frappé d’une lumière chaude et orangée, donnant encore plus de force à sa vraisemblance et à son humanité.

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Léonard de Vinci, la Belle Ferronnière, 1490-1495

Antonello parvient ainsi à l’élaboration d’une synthèse heureuse entre la pensée qui traduit l’art italien et celle de l’art flamand, en produisant un modèle de portrait tout à fait inédit dans l’art. Ce prototype servira comme point de départ pour les recherches de plusieurs artistes, entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle, notamment Léonard de Vinci et Raphaël.

Paolo Merloni

La « Pietà » Roverella de Cosmé Tura (L’atelier de Paolo n. 7)

001 tura_roverella_ideal - 180La lunette demi-circulaire avec La Pietà du peintre ferrarais Cosmé Tura, faisait partie à l’origine d’un polyptyque – à présent démonté et dispersé dans plusieurs musées du monde — qui ornait jadis la chapelle de la famille Roverella (1) dans l’église San Giorgio fuori le mura de Ferrare, appartenant aux bénédictins de Monte Oliveto (les Olivétains). Cette lunette, jadis au sommet de ce polyptyque, est conservée au Musée du Louvre de Paris, tandis que :

— le retable central montrant une Madone avec des anges est aujourd’hui à la National Gallery de Londres ;

— le volet de gauche représentant Saint Pierre et Saint Georges avec Lorenzo Roverella agenouillé frappant à la porte du Paradis est presque détruit et ce qui reste est à la Fine Arts Gallery de San Diego ;

— le volet de droite désignant Niccolò Roverella avec les saints Maurélius et Paul se trouve à la Galleria Colonna de Rome.

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Cosmè Tura, un peintre au croisement de plusieurs styles

Il s’agit d’une scène d’une atroce douleur qui se déroule après la mort du Christ. Elle a lieu quand son corps vient d’être déposé de la Croix, et tous ses amis et disciples peuvent enfin le pleurer.

Un groupe nombreux de saints auréolés entoure en demi-cercle les deux personnages principaux, le Christ mort et la Vierge Marie. Presque tous assis, ils portent de lourds manteaux verts, rouges et bruns. Leur souffrance pour la mort du Christ s’exprime par des attitudes différentes.

Sur le côté gauche, une sainte, les mains et la bouche ouvertes, exprime son étonnement. Une autre près d’elle est en prière, les yeux baissés. Un troisième saint, debout, lève les bras et les mains au ciel.

Sur le côté droit, un autre saint tenant d’une main le bras du Christ et appuyant la tête sur l’autre nous regarde de façon interrogative.

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Une autre sainte se tourne de côté comme si elle ne voulait pas regarder le visage du Christ mort à côté d’elle. En fait, elle fixe sa main sans vie. Un dernier saint montre le Christ d’un geste théâtral.

Tout au centre de la scène, la Vierge Marie, représentée à son âge réel, tient sur ses genoux le corps inanimé du Christ comme s’il était encore son enfant.

Ce corps divin est tordu et désarticulé. Les bras ouverts et inertes tenus par la Vierge et les saints, rappelant les bras de la Croix, forment une grande ligne horizontale qui traverse toute la scène peinte.

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Au bout d’une analyse attentive de cette scène, notamment de la figure du saint désespéré, celui qui tient de sa main le bras de Jésus qu’on a déjà rencontré à l’extrême droit du tableau, on est amenés à dire qu’il ne s’interroge pas sur le phénomène de la mort d’un homme quelconque, mais sur le mystère de la mort d’un Dieu.

À partir du constat de l’existence d’une recherche assez singulière — où l’attention de l’artiste se penche sur le drame humain et en même temps sur le sentiment religieux dans la représentation de la divinité —, une série d’observations révèlent l’extrême originalité de l’œuvre de Cosmé Tura. Par exemple, la description minutieuse de la poitrine du Christ dans cette lunette fait ressortir une beauté idéale, qui ne peut appartenir qu’à un Dieu sur terre, tandis que la représentation de ses jambes croisées abandonnée au hasard donne l’idée du désordre et d’une mort tout à fait humaine.

D’ailleurs, les figures semblent être comprimées dans l’espace étroit et suffocant de la lunette où le fond sombre, presque noir, concourt à rendre encore plus irrespirable l’atmosphère de la déposition.

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Dans cette pénombre, la lumière hésite seulement sur le corps glacial et flottant du Christ et sur la carnation du visage et de la main gauche de la Vierge posée sous son aisselle, tandis que les visages et les mains des autres personnages sont représentés en palpable clair-obscur.

Dans la composition, en revanche, on remarque un certain rythme musical qui passe à travers les regards, les mains, les positions des personnages, comme le refrain d’une chanson tragique.

Les vêtements des personnages, où s’enfonce l’ombre, présentent des plis ; ils ressemblent beaucoup aux tissus raides peints par Andrea Mantegna. En effet, ils adhèrent aux corps prenant l’aspect d’une étoffe mouillée.

Derrière les figures, sur la gauche, on devine la moulure de la voûte hémisphérique de la lunette. Elle est le seul élément architectural donnant l’idée de la perspective dans cette narration en peinture. Par ailleurs, on peut noter que les personnages sont placés sur un sol en damier en harmonie avec l’élément architectural.

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Michel-Ange, la Pietà Vaticane, 1498-1499

L’iconographie de cette « Pietà » n’appartient pas à la tradition italienne, qui aime plutôt, dans l’histoire de la mort du Christ, les épisodes de la Déposition de la Croix ou le « Compianto » sur le Christ mort, ou la mise au Tombeau. Elle s’inspire directement aux usages de l’art de l’Europe du Nord qui l’utilisait depuis le Moyen Âge.

En effet, la représentation de ce dernier déchirant dialogue intime entre une mère et son fils sur le modèle de Tura, inspirera plusieurs artistes italiens, dont le plus connu est certainement le Florentin Michel-Ange.

Celui-ci représentera la Vierge Marie, dans la « Pietà Vaticana » (en 1499), comme une jeune femme idéalisée empruntant les mots de Dante : « Vergine madre figlia del tuo figlio » (Vierge, mère, fille de ton fils).

Cosmé Tura et Michel-Ange ont en commun l’idée d’un art transcendant, c’est-à-dire d’une peinture ou sculpture qui à partir de la matière terrestre cherche l’élévation divine tandis que la divinité s’immatérialisant.

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Piero della Francesca, La Résurrection, 1463-1465

Mais l’œuvre de Tura reflète d’une façon particulière la pensée esthétique de la ville de Ferrare où il était né en 1430. Parmi les nombreux styles picturaux qui s’étaient croisés et mêlés dans ce contexte, deux exemples ont été particulièrement importants pour son évolution artistique.

Piero della Francesca, provenant d’Urbin, avait été le premier à séjourner ici en 1449 en y laissant une trace de son « grand style » à travers la force sculpturale de ses figures à la perfection cristalline.

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Andrea Mantegna, Ecce Homo, 1500

Plus tard, les échos de l’œuvre du peintre padouan Andrea Mantegna avaient sollicité, en revanche, l’intérêt pour le domaine du minéral, du métallique et du fantastique ainsi que du pathétique et de l’insolite. Cela avait amené une vision originale, problématique voire « expressionniste » de la peinture.

Jamais un enchevêtrement entre deux courants artistiques aussi différents n’avait été plus complexe. D’ailleurs à Ferrare on devait se confronter à un troisième élément, c’est-à-dire aux suites d’un Moyen Âge pas encore révolu.

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Cosmé Tura, Figure allégorique, 1455-1463

On retrouve cela, par exemple, dans la pratique de l’alchimie, dont Cosmé Tura était, lui aussi, un fin connaisseur.

Voilà une possible explication des sources plus évidentes du style tout à fait original et parfois inquiétant de ce peintre, qui en fait va au-delà de la vision classique de ses maîtres et aussi des limites de la peinture gothique pour atteindre des œuvres d’une modernité absolue, comme cette « Pietà » Roverella qui ouvre sans doute la voie non seulement à Michel Ange, mais aussi à l’imminente révolution maniériste.

Voilà pourquoi Ferrare a été considérée, justement en raison de l’anticonformisme de son peintre majeur, comme l’anti-Florence de l’époque !

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Rosso Fiorentino , Le Christ mort soutenu par deux anges, 1525-1526

Tous les traits qui anticipent le Maniérisme, on les constate, aussi bien dans la ligne serpentine de la figure du Christ, que dans le manque d’un espace physique réel. En effet, ce sont l’homme et sa douleur, qui dominent, seuls et incontestés, dans ce lieu obscur.

Cette lunette de Tura, qui est placée, comme on vient de dire, au sommet du polyptyque Roverella, représente alors, par son style hybride et tout à fait particulier dans l’histoire de l’art, un vrai « sommet », un point culminant de la peinture italienne de son époque.

Paolo Merloni

 

(1) Lorenzo Roverella était l’évêque de Ferrara et Niccolò son frère général de l’ordre des Olivétains et prieure de l’église San Giorgio.

La présence de Lorenzo frappant à la porte du Paradis, sur le volet de gauche, révélant sa mort, indique l’année de la réalisation du retable, en 1474.

 

 

« La Vierge de la Victoire » d’Andrea Mantegna (L’atelier de Paolo n. 6)

Le dernier souffle d’Andrea Mantegna

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En 1457, Andrea Mantegna, qui habitait à Padoue, fut appelé à Mantoue par le marquis Ludovic Gonzague afin de devenir peintre de cour. À la mort de Ludovic, son fils Francesco Gonzague, époux de la princesse Isabella d’Este, devint marquis à son tour et renouvela cette charge à Mantegna. En 1495, Francesco lui commandita ce grand retable pour célébrer la bataille de Fornoue, qui avait eu lieu la même année ; bataille au cours de laquelle le jeune marquis prétendait avoir repoussé les Français envahisseurs. Ce tableau commémoratif une fois achevé, fut acclamé par le peuple de Mantoue en liesse. Les gens, émerveillés, ne pouvaient véritablement pas se lasser de voir une œuvre si digne (« se satiare de vedere si digna opera »).

Le format du tableau est nettement vertical. Un moment de la plus grande importance se déroule sous une grande pergola à forme de niche.

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La Vierge, qui porte une grande robe rouge, est accueillie au centre de cette architecture végétale ; elle est assise sur un trône, posé à sa fois sur un socle en marbre, où figurent Adam et Ève. Son siège, finement décoré, a la forme d’un carré surmonté d’un cercle. De son bras droit allongé et de sa main ouverte, Marie protège le jeune marquis Francesco Gonzague, agenouillé en prière à sa droite, donnant ainsi une preuve irréfutable du partage divin de cette victoire.

De sa main gauche, la Vierge maintient debout l’Enfant Jésus. Celui-ci, tenant dans une main des œillets rouges, bénit de l’autre, lui aussi, le seigneur de Mantoue. Le regard tourné vers le haut comme pour rendre grâce, le marquis s’est fait justement représenter de profil avec ses armes pour évoquer la bataille de Fornoue. Sa représentation est tellement fidèle que, selon les commentaires, la population de Mantoue en était touchée jusqu’aux larmes.

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Derrière le marquis, l’Archange Michel, caractérisé par son épée, et saint Georges, par sa lance cassée, tiennent grand ouvert le manteau sombre de la Vierge. Ce manteau, comme un rideau, abrite le petit saint Jean Baptiste debout, s’adressant à Jésus. Derrière le manteau, qui cache leurs corps, on voit surgir les têtes de saint André portant la croix, et de saint Longin avec son heaume empanaché et sa lance rouges.

Au premier plan, de l’autre côté du socle de marbre, par rapport à la scène-clé de la protection, Sainte Catherine, habillée de blanc, gris, jaune et rouge est à genoux et, fort émue, regarde le marquis qui lui fait face.

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Les saints personnages ainsi que le commanditaire-protagoniste, sont tous insérés dans une imposante niche verticale de forme hémisphérique. Cette « cavité » est constituée par un vert feuillage entrelacé de rameaux comblés de fruits ; elle est percée de grandes baies d’où l’on voit pénétrer un ciel nuageux. Des oiseaux, tels d’autres personnages de la narration, se posent sur les branches vertes. Un « lustre » de corail est suspendu à une coquille à l’extrémité supérieure de la niche, au-dessus de la rosace, faisant partie du trône, d’où se détache la tête de la Vierge. Malgré la verticalité de la scène, on peut y découvrir deux parties qui sont nettement séparées.

La Terre, d’abord, dans la moitié inférieure du tableau, est l’endroit où se déroule la rencontre entre le marquis Francesco, la Vierge et tous les saints. Dans cette composition terrestre, on remarque un sens nouveau de l’horizontalité et aussi le goût de la rencontre affiché par les personnages. Mais la terre représente aussi l’enfer de la guerre et de la bataille.

Le Ciel, ensuite, dans la moitié supérieure, incluant les têtes de la Vierge et de l’Enfant, symbolise le lieu de la paix et de l’abondance, donc le Paradis promis par Dieu. La pergola, avec les branches chargées de fruits, est l’Éden où les oiseaux vivent heureux et, par leurs chants, rendent hommage à la vie.

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Rubens, d’après Léonard de Vinci, La Bataille d’ Anghiari, 1503 

Mais, en vérité, il n’y a pas, ici, d’opposition entre le monde céleste et le monde terrestre, le premier étant la conséquence de l’autre. La Paix n’est pas concevable sans la Guerre. Donc, l’appréciation de l’oeuvre chez le peuple de Mantoue n’aurait pas été si pleine et généralisée sans l’évocation de la victoire de Fornoue dont le marquis était le héros.

L’idée de la guerre est le thème dominant du retable. En effet, on retrouve partout des armes (une épée, deux lances, des armures, des cottes, des cuirasses et des heaumes). Les saints mêmes, qui devraient vivre dans la paix et dans l’Amour de Dieu, sont parfaitement équipés pour la bataille.

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D’ailleurs, le rouge, la couleur dominante du tableau a une double signification. D’une part, dans la liturgie catholique, elle symbolise l’amour divin et la passion du Christ. Notamment, on retrouve le rouge dans les œillets tenus par Jésus, la robe de la Vierge, les attributs des saints, les fruits, les perles. D’autre part, le rubis rouge, à l’intérieur de la rosace, est un symbole païen, la pierre du dieu Mars évoquant la victoire militaire.

Le corail, par son rouge, souligne également cette double lecture. Il va symboliser le « sang de la Gorgone » dans le mythe grec, et la « protection de l’Enfant » dans l’univers chrétien.

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Andrea Mantegna, Le Christ Mort, 1490

Ce grand retable appartient à la dernière période de la production de Mantegna où ses convictions religieuses s’étaient radicalisées suite à la crise produite — juste en 1494, peu de temps avant cette œuvre — par la prédication de Jérôme Savonarole à Florence. Cela avait provoqué un véritable tournant dans ses attitudes spirituelles l’amenant à formuler des « je crois » de plus en plus absolus.

Quant à la « Vierge », dans sa pureté cristalline, et sa rigueur solennelle, elle pourrait signaler, comme le « Christ mort » de Brera de la même époque, une phase régressive de la pensée de Mantegna, caractérisée par la rupture de sa vision classique de l’« histoire ».

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le Corrège, « La Camera della Badessa », couvent de San Paolo, 1519

Mais, en revanche, la composition de la « niche de vert feuillage » représente une nouveauté, étant une anticipation de l’art émilien, notamment du Corrège et du Parmesan, et peut-être des coupoles et des trompe-l’œil du Baroque.

Paolo Merloni

Une histoire de terres et de langues : une vie nomade sur les traces d’Elias Canetti…

Bonjour,
Je m’appelle Isabela. Je suis Brésilienne. Un jour, je me suis envolée pour Paris…je suis allée vivre dans cette belle ville afin de poursuivre mes études universitaires, m’enrichir culturellement et, sait-on jamais, tenter ma chance…

Tout serait très simple si je m’arrêtais là. Mais, que voulez-vous ? Je ne suis pas « seulement » Brésilienne ! Ma curiosité naturelle, tout comme mon amour inné pour le voyage, font de moi-même un véritable foyer « des terres et des langues » !

Qui suis-je alors ?
Une Brésilenne et Portugaise venue en France pour étudier l’œuvre d’un auteur bulgare d‘origine juive espagnole, passeport turc et britannique et expression allemande, rattaché plutôt à a littérature autrichienne ? Une étudiante venue en France pour habiter à la Cité Universitaire de Paris, dans la Maison des étudiants Belges et Luxembourgeois, après avoir déjà résidé à la Maison du Japon et passé une année dans les installations du Studentenwerk de Munich ?

« C’est quoi, cette histoire ? », le lecteur est peut-être en train de se demander. J’imagine qu’il juge que sa locutrice est un tout petit peu excentrique, et je ne peux pas nier une certaine attirance pour tout ce qui est de l’ordre de l’insolite, de l’inhabituel et parfois de l’invraisemblable. Eh bien, j’avoue qu’il s’agit d’un parcours assez inusité. Mais en dépit de mon amour pour la fiction, je n’invente rien. C’est la vérité.

Je serais tentée de dire que les brésiliens aiment le mélange et la diversité par nature. C’est dans notre sang. Le Brésil est le pays de toutes les couleurs, tous les accents, tous le climats, tous les paysages, tous les saveurs. Les différences cohabitent plutôt en harmonie dans cette patrie géante en format de cœur.

Rio De Janeiro

En plus, c’est dans ma nature de vouloir enrichir ma vie d’expériences culturelles, parmi lesquelles la plus importante, à mon avis, serait l’expérience du dépaysement, qui nous permet de mettre en perspective la quasi totalité de nos idées (pré)conçues et d’avoir un nouveau regard sur le monde et sur la vie. Néanmoins, la traversée de frontières territoriales et linguistiques ne fait pas partie seulement de mon histoire, mais aussi de celle de l’auteur dont j’étudie l’oeuvre : Elias Canetti. Certes, je m’identifie beaucoup à mon objet d’étude, un sentiment qui s’accroit avec mes lectures. Mais les similarités présentes dans nos parcours, elles résultent plutôt de curieuses et joyeuses coïncidences.

Première coïncidence : le contact avec plusieurs langues

Canetti, qui a déjà travaillé comme traducteur — activité que j’aspire également à exercer —, était né à Roustchouk (actuellement Roussé), en Bulgarie, ville située à la frontière entre l’Orient et l’Occident où l’on pourrait entendre, d’après l’écrivain, sept ou huit langues dans une même journée. Moi, je n’ai pas eu le même privilège dans mon enfance, mais je crois l’avoir maintenant, à Paris, où j’entends fréquemment dans la rue, et surtout dans les sites touristiques, des gens de toutes les origines….

Chez lui, Canetti était aussi plongé dans la diversité linguistique : il parlait d’abord le ladino (l’espagnol des séfarades) ainsi que le bulgare pendant son enfance, puis il a dû apprendre l’anglais, lors du déménagement familial en Grande-Bretagne, et finalement l’allemand, quand il est parti avec sa mère et ses frères pour l’Autriche après la mort de son père. Dans mon cas, l’apprentissage des langues s’est passé de manière beaucoup plus douce ; quoique obligatoire au lycée, cela me faisait  très plaisir. Contrairement à l’écrivain juif, qui a appris l’allemand de manière assez traumatisante avec sa mère, j’ai choisi l’anglais et ensuite le français comme langue étrangère. J’en avais tellement envie, au point de décider de me perfectionner dans des cours de langues, où, influencée par ma sœur et par un ami, j’ai fini également par apprendre l’allemand.

Deuxième coïncidence : la vie nomade

Canetti, devenu citoyen britannique en 1952, était considéré comme un « européen à part entière » du fait d’avoir visité et vécu dans plusieurs pays d’Europe, notamment l’Autriche (il obtient un doctorat en Chimie à Vienne), la Suisse, l’Allemagne et l’Angleterre. Avec la double nationalité acquise en 2008 avec mon passeport portugais — grâce aux origines portugaises de mon grand-père paternel —, j’ai commencé moi aussi à expérimenter cette vie itinérante, vu que ce passeport me permet de me déplacer avec facilité entre le Brésil et la France, où je mène des études.

Troisième coïncidence : la liaison avec l’Allemagne et l’Angleterre

Quoique juif, Elias Canetti entretenait une liaison étroite avec l’Allemagne, pays où il a vécu et étudié et dont la langue est devenue aussi l’une de ses langues maternelles. L’Allemagne est aussi un pays très spécial pour moi : ma grand-mère, d’ascendance allemande, ne parlait que l’allemand chez elle dans sa petite enfance, comme elle adore le raconter. J’ai toujours rêvé de connaître mieux ce pays, d’où mon choix de faire une partie de mes études de Master à Munich — à ce propos, une coïncidence tout à fait formidable : sans le savoir, j’ai choisi la Ludwig-Maximilians-Universität München, la même université qui a accordé un titre de Docteur Honoris Causa à …. Elias Canetti !

L’Angleterre est un pays encore plus marquant dans la vie de l’auteur, qui passe ses dernières décennies entre Londres et Zurich. L’Angleterre, à son tour, exerce aussi une grande influence sur moi. C’est un pays d’une culture très riche où j’aurais envie d’habiter, malgré les commentaires négatifs de Canetti à propos de son séjour dans la terre de la Reine — où il est resté toutefois une bonne partie de son existence.

Canetti

Ci-dessous un portrait d’Elias Canetti © « Kurier.at »

Quatrième coïncidence: l’écriture et le théâtre

Une quatrième et dernière coïncidence concernerait son rapport à l’écriture et la place qu’il y consacrait au théâtre. Romancier, philosophe, essayiste et dramaturge, Canetti, Prix Nobel de Littérature en 1981, a écrit toute sa vie, et a affirmé plusieurs fois que son théâtre occupait une place centrale dans son œuvre. L’amour évident de l’auteur pour l’écriture est aussi le mien : j’adore écrire — l’une des seules certitudes dans ma vie ! — et en tant que doctorante en études théâtrales, je pourrais dire qu’en ce moment, le théâtre est également au centre de mes préoccupations. Devenir un auteur dramatique, c’est aussi mon rêve…Pour l’intant, je me contente d’analyser la riche œuvre canettienne, et je serais très contente si je réussissais à donner aux autres envie de la découvrir.

J’arrive ici au bout de cette liste de joyeuses similarités que j’identifie entre mon parcours et celui de mon grand maître. Évidemment, la découverte de tous ces points communs ne pourrait me rendre plus heureuse — quoique je n’aie aucune intention (ou volonté) de me comparer à lui. C’est juste la joie de savoir qu’on partage quelque chose avec celui — ou ceux — que l’on admire… Cela me permet de me rapprocher davantage de son monde, cet univers fascinant, nourri par la richesse de son vécu, que j’essaye d’explorer.

Si la vie imite l’art, l’art s’inspire de la vie… ce qui nous donne déjà une bonne excuse —  même si on n’est pas artiste — pour chercher à mener une vie pleine d’expériences. Je suis sûre que l’apprentissage des langues et la vie nomade de Canetti, dans une époque de guerres et souvent résultantes d’une contrainte d’exil, n’ont pas eu le même goût pour lui que pour quelqu’un qui le fait par choix, et aussi par commodité dans ce monde globalisé qui efface les distances et les barrières linguistiques. Canetti n’a pas vraiment cherché cette vie… mais elle est là, dans chaque ligne de ses écrits. La diversité de son parcours est miroitée dans la multiplicité de son œuvre. Alors… vive la diversité !

Isabela Duarte 

« La cigale c’est l’oral, la fourmi c’est l’écrit »

Un jour on m’a demandé, à brûle pourpoint, d’expliquer – métaphoriquement parlant – le rapport entre l’Italie et la France…

Vaste programme ! Par où commencer ?

J’ai vraiment peur de me perdre dans un océans des considérations à la fois vraies et contradictoires, d’être trop subjective et surtout d’écrire un « traité » quelque peu prolixe…

Pour répondre en partie à cette question, je décide donc de citer le poème de Giovanni Merloni qui s’inspire de la fable de La Fontaine La Cigale et la Fourmi afin de cueillir l’essence de la relation France/Italie : ainsi l’Italie serait l’insouciante cigale oubliant l’arrivée de l’hiver tandis que la France la sage fourmi qui travaille même pendant l’été !

Dans ce cas, la cigale, représente surtout la culture orale alors que la fourmi incarne l’écriture, la réflexion, le support écrit qui survie à travers les siècles. Une relation complexe donc qui nous parle avant tout de mentalités foncièrement différentes et de la problématique de la traduction entre l’expression orale et la forme écrite.

Bonne lecture !

le portrait inconscient

la cigale 740

La cigale, c’est l’orale. La fourmi, c’est l’écrit (2012)

Pays bizarre
que le mien
où, parvenue à la détresse
fort dépourvue, piétinée sans cesse
la langue écrite
rit enfin d’elle-même
quitte à subir avec noblesse
(et soupirs de tristesse)
la violence ancestrale
de la Babel dialectale.
Une bizarre fourmi
que cette langue écrite
devenue aujourd’hui maudite
surchargée de défaites
cette fourmi baroque
pourtant travailleuse
vertueuse et même trop talentueuse
cette fourmi maltraitée
écartée, frustrée face à cette ennemie qui tout avale
elle essaie de se muter en cigale.
Tandis que la langue orale
à force de chanter
danser
bavarder, chuchoter
à tout venant,
parvenue à la richesse
s’en réjouit dans l’ivresse
d’un très bizarre pouvoir.
Cette cigale trop ambitieuse
n’est pas prêteuse
(c’est là son moindre défaut) :
« Que faisiez-vous au temps chaud ? »
« J’écrivais, ne vous déplaise. »
« Vous écriviez ? J’en suis fort aise
et bien, parlez maintenant ! »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 mai…

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« La Crucifixion » de Andrea Mantegna (L’atelier de Paolo n. 5)

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Andrea Mantegna le génie de l’Histoire 

Ce tableau est la partie centrale de la prédelle du« Retable de San Zeno » peinte pour le maître d’autel de la Basilique de San Zeno à Vérone, entre 1456 et 1460, par le jeune Andrea Mantegna, âgé alors de 29 ans.

On est sur la colline du Golgotha, par une belle journée de soleil. Il y a quelques petits nuages. On est là pour participer, nous aussi, à la Crucifixion du Christ et des deux larrons.

La croix du Christ est au centre de la scène. Elle se détache en haut, dans le ciel d’azur. Sur les côtés du tableau, on retrouve, de biais, les croix des deux larrons, l’une au soleil, l’autre à l’ombre. Le corps du Christ, en position allongée, est d’une beauté sculpturale. En revanche, la position des larrons, se tordant de douleur, souligne leur laideur.

Ces trois croix sont plantées sur des dalles en pierre pleines de fissures et submergées de lumière. Au-dessous des suppliciés, deux groupes très différents, l’un par rapport à l’autre, assistent au spectacle tragique.

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Sur la gauche, la souffrance des amis de Jésus se manifeste. Saint Jean Évangéliste, vu de profil, pleure par de chaudes larmes, les mains en prière sur la poitrine.

À côté de lui, le groupe des Maries forme un seul bloc sculptural constitué par cinq femmes. La Vierge Marie, habillée en noir, est la figure la plus importante de cet ensemble ; soutenue par Marie Madeleine en rouge, et par une autre femme en blanc, elle est sur le point de s’évanouir. Une cinquième femme, au long « péplum » céleste, partage visiblement de la douleur collective.

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Sur le côté droit du tableau et aussi derrière les croix, nous trouvons les ennemis de Jésus, c’est-à-dire plusieurs légionnaires romains différemment affairés.

Trois d’entre eux, assis, sont en train de jouer aux dés sur un bouclier jaune et rouge posé à terre. Ils vont tirer au sort la tunique rouge de Jésus. En même temps, celle-ci se trouve entre les mains des deux soldats debout, l’un barbu, l’autre portant une longue hampe, en train d’évaluer son prix. Peut-être, une véritable dispute sur la possession de la tunique va se déclencher parmi ces légionnaires.

À l’ombre de la colline sombre qui se trouve à droite, deux chevaliers regardent la scène. Placé de face, l’un d’eux, peut-être le chef, un bâton à la main, observe les joueurs. L’autre, de dos, contemple la tête pliée du Christ mourant. En bas dans le tableau, tout devant de la scène, un soldat de profil, armé de lance, referme le plan, en lui ajoutant de la profondeur.

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À l’arrière-plan, une belle colline boisée s’étale. À son sommet, un grand rocher rose et escarpé protège la ville de Jérusalem de la tragédie menaçante. La citadelle, fortifiée par les remparts et douée de tours et minarets, minutieusement décrits, est reliée à l’esplanade du Golgotha, au premier plan, par une route bien visible. On s’aperçoit qu’une lumière éclaire tout ce qui est du côté du Bien, comme les amis de Jésus et le larron pardonné. En revanche, l’ombre s’épaissit sur tout ce qui est du côté du Mal, et notamment certains soldats et le larron mauvais. Le rocher symbolise, par contre, la présence de Dieu, qui assiste d’ailleurs dans plusieurs tableaux de notre peintre aux vicissitudes des hommes.

L’œuvre de Mantegna a fait couler beaucoup d’encre. Nombreux experts d’art, dont Bernard Berenson, ont beaucoup écrit sur la façon de peindre d’Andrea Mantegna. En particulier, ils ont débattu sur l’ « âpreté » de son style.

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En effet, ses personnages sont raides comme des statues, on dirait qu’ils sont faits en pierre.

Si on examine le personnage principal, le Christ, on pourrait penser qu’il est froid et glacial comme le marbre. Ainsi les draperies des autres personnages ne sont pas légères et flottantes comme celles des personnages de Botticelli, par exemple, mais apparaissent fermées et presque métalliques. C’est le cas du manteau brun de Saint-Jean Évangéliste.

De toute évidence, Mantegna a hérité cette dureté surtout de Francesco Squarcione, son premier maître de Padoue. Celui-ci imposait à ses élèves d’atelier de copier constamment des prototypes, c’est-à-dire des sculptures en plâtre, pour les faire avancer dans l’exercice du dessin. C’est ainsi que ses élèves, dont les plus connus sont Marco Zoppo et Mantegna, semblent perdre le naturel du geste pictural, pour acquérir par contre une précision surprenante.

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Toutefois, le vrai centre d’intérêt d’Andrea Mantegna est l’Histoire. D’ailleurs, Padoue, sa première ville d’adoption, était jadis la patrie de Tite Live, le célèbre historien romain qui avait laissé ici une profonde empreinte.

On remarque à ce propos que Mantegna appartenait à un cercle d’humanistes qui débattaient longuement entre eux sur les découvertes d’œuvres littéraires ou artistiques liées à l’antiquité grecque et romaine.

Le sens le plus profond de l’histoire est l’action d’ordonner le temps en conférant une succession bien précise aux évènements du passé. Ce sens se révèle, à côté de la perspective (l’action d’ordonner l’espace), une des idées pivots de la réforme de la Renaissance. Au temps de Mantegna, l’histoire va se substituer à la « chronique » du Moyen Âge qui menait à une vision quotidienne et étroite de la vie.

Dans le récit de notre tableau, le peintre est très précis, il raconte les « faits » liés à la mort du Christ de façon analytique et détaillée. Chaque événement est lié au précédent et au suivant selon une règle de nécessité, un rapport de cause à effet rigide et logique qu’on ne peut pas transgresser.

Ainsi, dans le cas de l’histoire de la tunique du Christ, la narration est serrée et chaque personnage de cette négociation est exactement à sa place « hic et nunc » ( ici et maintenant ).

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Andrea Mantegna « LesTriomphes de César » 1486-1506 

De plus, Mantegna dépasse la mesure. Il devient, en effet, un vrai « archéologue » comme le montre l’exactitude des vêtements portés par les légionnaires romains. Les pièces archéologiques (bas-reliefs, sarcophages, colonnes, arcs, et cetera) qu’il fréquente continûment deviennent donc les modèles pour ses cuirasses, ses casques, ses armes, ses boucliers et les véritables enseignes des soldats.

Dans ce tableau comme en général dans toute l’œuvre de Mantegna, on trouve paradoxalement un conflit. D’une part, on devine l’amour et l’admiration pour la culture et la civilisation romaine, dans sa puissance et son raffinement. D’autre part, on ressent le mépris et la haine portés à l’égard des soldats romains, en raison de leur responsabilité dans la barbare mise à mort de Jésus.

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D’ailleurs, Mantegna aussi est un homme de la Renaissance. Donc ce n’est pas illogique que, selon l’esprit de l’époque, dans sa Crucifixion, la religion et l’histoire deviennent réciproquement l’envers et l’endroit d’une même médaille.

Paolo Merloni

« Vénus et les trois Grâces offrant des présents à une jeune fille » de Sandro Botticelli (L’atelier de Paolo n. 4)

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Sandro Botticelli , le maître des allégories

En 1873, pendant des travaux de rénovation dans la Villa Lemmi, près de Florence, les propriétaires trouvèrent sous le badigeon quelque chose de tout à fait inattendu. Il s’agissait, selon l’antiquaire Birnari tout de suite convoqué, de plusieurs fresques de Sandro Botticelli, le célèbre peintre florentin de la Renaissance.

Il aurait fallu tout laisser à sa place. Malheureusement, l’antiquaire, après avoir acheté l’ensemble des fresques, les détacha si mal, que la moitié d’entre elles furent perdues à jamais. Quant aux fresques rescapées, les critiques d’art de l’époque les qualifièrent de « fantômes », à cause de la précarité de leurs conditions.

Il fallut alors dix ans pour qu’un musée, le Louvre, pût acheter et accueillir deux de ces œuvres. Malgré leur état, ces deux fresques rectangulaires survivantes — qui représentent en vis-à-vis deux jeunes fiancés à la veille de leurs noces — sont parmi les plus belles peintures que la Collection italienne du musée puisse actuellement se vanter de posséder.

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Dans la fresque ci-dessus, on voit sur la gauche quatre femmes, habillées à la grecque et portant des péplums flottants, vert, blanc, orange et violet ainsi que de robes avec des manches bouffantes. Elles avancent pieds nus à la rencontre d’une cinquième femme, installée sur la droite.

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Celle-ci, une jeune fille est habillée par contre de façon moderne. Elle porte une belle robe florentine couleur de pourpre de la fin du quinzième siècle, l’époque de Botticelli. Les quatre femmes se situent toutes dans la partie gauche de la fresque, tandis que la jeune fille occupe presque seule toute la partie droite.

En effet, dans la scène, sur la droite du tableau en bas, on remarque aussi un petit enfant de profil, en train de marcher de droite vers la gauche, chargé de relier entre elles les deux parties de l’œuvre. Si les quatre femmes se balancent dans un mouvement de vague en se regardant l’une l’autre, la demoiselle est immobile, sûre d’elle, le regard bien posé devant elle.

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Les quatre femmes portent aussi de longues chevelures blondes et bouclées et leurs mains souples se lèvent et se baissent doucement. La chevelure de la jeune fille est à demi couverte par un voile, et ses mains rigides tiennent bien devant elle un linge, pour accueillir quelque chose que lui donne la troisième femme de gauche.

Derrière les personnages, il n’y a que de l’enduit blanc. Le sol, en revanche, apparaît peint en bleu foncé.

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De toute évidence, les quatre figures féminines représentent des figures mythologiques, c’est-à-dire les trois Grâces accompagnées par la déesse Vénus, tandis que l’enfant est un petit Cupidon ailé. Par contre, la jeune fille est Giovanna Albizzi de Florence, réellement existée.

En fait, à l’origine de cette fresque, il y a la motivation de la rencontre de personnages réels et mythologiques, avec l’envie de voir représentée symboliquement — dans cette scène-ci tout comme dans la scène jumelle, inscrite dans l’autre fresque — l’union de deux jeunes gens, appartenant à de nobles familles florentines, les Albizzi et les Tornabuoni.

Giovanna Albizzi se trouve transportée donc dans un monde de rêve, irréel et surnaturel à la fois. La scène représente, alors, un rite magique d’initiation. Dans cet univers, les figures allégoriques se sont substituées aux présences réelles.

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Les Grâces, divinités de l’harmonie, sont de bon augure. La déesse Vénus, troisième femme à partir de gauche, représente la figure de référence la plus importante, puisqu’elle condense en elle le Savoir et la Beauté. Dans cette œuvre, Venus est en train de poser un anneau — symbole de l’initiation ainsi que d’une union pour la vie — dans le linge que tient Giovanna. Par ce geste, Vénus devient non seulement un guide précieux pour l’initiée, mais aussi une figure intermédiaire entre les deux mondes, le songe et la réalité.

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Botticelli a peint cette œuvre murale en 1483, quand sa renommée de fresquiste était à son apogée. En effet, à ce moment-là il revenait à Florence de Rome où , appelé par le pape Sixte IV, il avait exécuté de prestigieuses fresques à l’intérieur de la Chapelle Sixtine. Il était là-bas, en compagnie des plus grands peintres de l’époque, tels que le Pérugin, Ghirlandaio et Luca Signorelli.

À cette époque, tout le monde le réclamait. Voilà pourquoi la noble famille Tornabuoni de Florence l’avait sollicité de peindre des décors grandioses pour ce mariage qui devait se célébrer à la campagne, près de la Villa Lemmi.

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Dans cette fresque, comme dans l’autre « Lorenzo Tornabuoni rencontre les Arts Libéraux », on constate un évident saut de qualité dans l’art de Botticelli, se frayant un nouveau chemin, tout à fait inexploré. Dans son langage unique, Botticelli incarne une phase anticonformiste de la Renaissance florentine où l’on va au-delà des contraintes-certitudes traditionnelles liées à la religion, à la perspective, à l’histoire, à la nature.

Cela produira, une désorientation immédiate parmi les artistes florentins contemporains, en train, eux aussi, de rechercher de nouvelles voies. Le « style » de Sandro Botticelli, considéré comme anachronique à cause surtout de ses sujets mythologiques, ne fut pas suivi, au profit de la vision progressiste de Léonard de Vinci et de ses élèves.

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En fait la construction métaphysique qui s’impose dans cette fresque ainsi que dans la plupart des œuvres contemporaines de Botticelli, font référence à la philosophie néo-platonicienne en vogue dans le cercle des Medicis à la même époque : une pensée esthétique, fondée sur le culte de la beauté féminine et de la mythologie antique.

Pourtant, dans cette œuvre récupérée, le décalage dialectique entre la réalité — la figure seule de la jeune Giovanna Albizzi — et le rêve incorporel — les personnages légendaires des Grâces situées dans un au-delà imaginaire où les traits humains deviennent quelque chose d’impalpable (« aliquid incorporeum ») — ajoute une saveur tout à fait originale de modernité.

Paolo Merloni 

« J’ai gardé l’accent » ou pas ?

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Ci-dessus et dans les photos qui suivent, Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

Vous venez d’où ?

Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.

C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?

Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…

Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

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Une culture et une pensée inscrites à l’intérieur de notre corps.

Je pense que la véritable question réside dans le fait qu’on ne s’intéresse pas suffisamment au rapport étroit entre langue et culture d’un pays, entre prononciation et structure mentale (indue par les règles de la société où l’on vit, la classe sociale à laquelle on appartient, etc.) expression physique et gestuelle de la pensée. La langue n’est pas simplement un outil d’échange qu’on apprend à l’école, elle est le berceau d’une imagerie personnelle faite, entre autres, de croyances, proverbes, idées reçues, intercalaires, etc.

Même si certains scientifiques affirment qu’un enfant devrait très tôt apprendre trois à quatre langues, je crois qu’il est fondamental pour que cet apprentissage devienne véritable d’instaurer un lien affectif et culturel avec la langue en question. S’il n’existe pas cette forme de sympathie, la langue reste un outil commercial, dépersonnalisé. Il n’y a rien de pire, à mes yeux, que de vouloir apprendre une langue étrangère en la laissant « étrangère » à sa propre pensée, à son cœur.

La question se situe donc là, dans l’ouverture d’esprit que l’on a envie de déployer lorsqu’on connaît une nouvelle langue avec tout son « poids » culturel. Apprendre une langue c’est d’abord la curiosité de l’autre, décider de le comprendre et de se faire comprendre par ce dernier. Tant qu’on gardera une barrière, du genre « ça ce n’est pas moi » ou « je n’ai pas envie de perdre ma langue maternelle et tout ce que cela représente pour moi », on s’enfermera dans sa propre structure mentale et on se débattra à l’intérieur de celle-ci tout en alimentant un conflit irrésolu.

Cela donne par exemple lieu à des cas des gens qui, même s’ils s’expriment en français,  pensent dans leur langue d’origine et de ce fait, ils laissent dans leur deuxième langue toutes les particularités phonétiques et expressives de celle-ci. D’où par exemple la fameuse « r » roulée italienne, le « è » ouvert, etc.

Ce n’est pas par hasard qu’on parle de « langue », car tout naît au sens littéral du terme de cet organe ! Et les habitudes corporelles sont les plus tenaces, les plus dures à changer. Depuis l’enfance, nous apprenons à utiliser l’intérieur de notre bouche en nous adaptant aux caractéristiques spécifiques de notre langue à tel point qu’un ensemble de mouvements est effectué de manière involontaire. C’est-à-dire qu’on parle sans plus réfléchir à comment articuler notre langue tellement la mécanique du mouvement est devenue avec le temps fluide et naturelle. Or apprendre une deuxième langue signifie justement acquérir de nouveaux points de repère à l’intérieur de notre bouche et cela de façon volontaire pour que petit à petit la mémoire corporelle fasse son travail en insérant les nouveaux éléments dans son « disque dur ».

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Donc pour ceux qui ont gardé un fort accent, il y a deux aspects qui entrent, à mon avis, en jeu : d’un côté, l’apprentissage rigoureux de la phonétique a été quelque part escamoté, de l’autre ils pensent la plupart du temps dans leur langue d’origine. Par exemple, on trouve des Italiens qui parlent un « italien français » tout comme des Français qui parlent un « français-italien » ou un « french-english ». C’est relativement facile, il suffit de penser entièrement dans sa langue maternelle et de « superposer » la deuxième en gardant une partie de la grammaire et des termes appris tout en utilisant sa propre cadence, ses propres phrases.

Par exemple, si je dis en dialecte romain « mo’ tu esaggeri, nun te sto mica a chiede a luna » (« adesso esageri, non ti sto mica chiedendo la luna ») et je traduis « mo, tu exagères, c’est pas mica que je te demande la lune » cela est un exemple typique d’un Romain qui parle français tout en restant farouchement Romain. En effet, une traduction plus correcte serait, « maintenant tu exagères, je ne suis même pas en train de te demander la lune ! ».

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Carlo Verdone dans la peau d’un Romain rustre dans le film Un sacco bello, 1980.

À l’inverse, si un français dit en italien, dans un café 
« vorrei un piatto a importare » (je voudrais un plat à emporter), cela est correct selon la logique de la langue française, mais pas du tout en italien où l’on devrait plutôt dire : « vorrei un piatto da portar via ». La signification reste la même, mais la façon d’utiliser les prépositions et les verbes employés changent. « À emporter » devient donc dans ce cas spécifique « da portare via » (dans d’autres contextes comme celui du commerce des produits import/export on aurait dit « da importare »).

Après bien sûr la langue est une question très subjective, certaines personnes y semblent prendre plus de goût que d’autres, et d’autres encore gardent un accent très fort parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ou parce que cela détient un certain charme d’un point de vue artistique par exemple. D’autres, tout simplement, n’ont pas les moyens financiers de se payer des cours et apprennent dans la rude école de la vie (souvent la plus formatrice). Que ce soit clair, il n’y a aucun jugement là-dessous, juste l’envie d’analyser et de creuser cette problématique très vaste à laquelle on a du mal à répondre.

En tout cas, la question de la pensée étant étroitement lié à celle de la langue — chaque peuple a une façon de raisonner différente —, si en parlant français nous faisons dans notre tête l’effort de raisonner directement en français (en utilisant des mots et des expressions typiquement françaises) — sans penser d’abord dans notre langue maternelle et après traduire mot par mot — il y a sans aucun doute plus de chance de devenir avec le temps bilingue. Évidemment, plus on est sollicités à dialoguer dans notre deuxième langue plus le processus est rapide.

La fin ou le début d’un nouveau parcours ?

Un beau jour, après des années passées à mémoriser de nouveaux vocables, s’entrainer à voix haute, ARTICULER du matin au soir, on découvre avec surprise d’être devenus bilingues…

À la fin de ce long processus, il nous arrive même de regretter d’avoir perdu en partie (ou totalement) l’accent et d’avoir, entre temps, oublié quelques mots de notre langue d’origine… nous commençons donc à avoir peur de perdre nos propres racines… On se retrouvera alors dans une situation très particulière lorsque nous irons visiter à nouveau notre pays d’origine et quelqu’un nous dira, mine de rien, « tu as désormais l’accent français ! ».

C’est drôle la vie. Au début, l’accent peut être ressenti comme un mur qui nous sépare des autres, quelque chose qui nous enferme dans un ghetto, une marque qui, à chaque instant, nous rappelle que nous sommes des étrangers dans un pays d’accueil. On se sent observés avec curiosité, à la manière d’un produit exotique que l’on sait très éloigné géographiquement et culturellement, mais on ne se sent pas toujours compris.

Par la suite, l’accent peut devenir pour certains une signature personnelle (« je ne serais pas Dalida si je n’étais pas faite comme ça » chantait Dalida), pour d’autres l’orgueil de maintenir ses propres racines, son identité régionale, comme l’illustre bien la chanson j’ai gardé l’accent de Mireille Mathieu.

Gabriella Merloni 

« Ariane endormie » : la représentation d’un mythe, de la Grèce antique à Jeff Koons

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« Ariane endormie » (2013), Jeff Koons

Des sommes qui font rêver…

Récemment mis à l’honneur par le Centre Pompidou, qui lui a consacré une grande rétrospective du 26 novembre 2014 au 27 avril 2015, Jeff Koons, auteur d’un Balloon Dog orange à 58 millions de dollars et ex-conjoint de la Cicciolina, apparaît aujourd’hui aux yeux de beaucoup comme le meilleur représentant des dérives capitalistes et médiatiques du monde de l’art.

Incarnation de la modernité dans ce qu’elle peut avoir d’outrancier, cet artiste américain n’hésite pourtant pas à puiser dans un passé qui ne se borne pas au XXème siècle et à quelques figures de la culture populaire américaine, comme le montre notamment son Ariane endormie (2013).

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« Ariane endormie » (1684 – 1686), Corneille Van Cleve, Château de  Versailles

la mélancolie d’Ariane et la solitude de l’artiste face à son époque

Selon le mythe grec, Ariane était la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé. Elle donna à Thésée, venu en Crète pour combattre le Minotaure, le fil à l’aide duquel il put sortir du Labyrinthe après avoir tué le monstre. Thésée l’enleva, puis l’abandonna dans l’île de Naxos, où Dionysos, dieu de la vigne et du vin, la trouva solitaire et mélancolique et la consola.

La période durant laquelle Ariane se retrouva seule à Naxos a très largement inspiré les artistes de l’Antiquité, qui réalisèrent plusieurs statues de la princesse étendue sur un lit de pierre, le genou relevé et la main qui va soutenir la tête endolorie. Un des exemplaires de cette sculpture grecque (peut-être une copie romaine) fut acheté par le Pape Léon X en 1521 et entra alors aux Musées du Vatican de Rome.

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« Melancholia » (1913), Giorgio De Chirico 

C’est en ce lieu qu’en 1912, Giorgio De Chirico, le grand peintre italien de l’Avant-garde Métaphysique fit la rencontre d’Ariane, qui devint dès lors un topos dans son œuvre pictural : au moins huit tableaux de l’artiste, qui utilisait une réduction en plâtre de la statue comme modèle, s’inspireraient d’elle.

Symbole de la mélancolie autant que de l’artiste abandonné par la société, Ariane exprime le tempérament saturnien de l’être artiste seul au monde, devant faire face à l’ombre, à la négation, au non-être, à la mort. De Chirico a écrit dans son poème La volonté de la statue : « Le soleil s’est arrêté tout en haut au centre du ciel ; et la statue dans un bonheur d’éternité noie son âme dans la contemplation de son ombre ». On ne peut s’empêcher de penser ici au « soleil noir de la mélancolie » évoqué par Gérard de Nerval dans son célèbre sonnet El Desdichado, ainsi qu’à la funeste planète Melancholia du cinéaste Lars von Trier (2011).

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Jeff Koons, artiste bien entouré ayant le goût de la provocation, défie l’art ancien…

Dans l’œuvre de Koons, point de soleil noir, mais une boule d’un bleu flashy posée sur le corps d’Ariane, qui, pour le coup, en reste de marbre (quoique la statue soit constituée dans un mélange de plâtre et de résine)… Invitation à la légèreté et à l’insouciance, plutôt qu’à la mélancolie, de la part d’un artiste dont les œuvres atteignent des sommes astronomiques et qui, dans ces conditions, peut difficilement se dire abandonné par la société ? « Non, Jeff, t’es pas tout seul » Pourrait-en dire en reprenant les paroles d’une célèbre chanson de Jacques Brel.

Même si Koons explique qu’il s’agit simplement de raviver un souvenir d’enfance (naguère, dans la banlieue de York, les habitants décoraient leur jardin avec des boules de mercure achetées dans des jardineries), il est difficile de ne pas y voir une forme de mépris (la statue d’Ariane devenant le présentoir de la boule bleue) ou de dérision (la boule bleue faisant office de nez rouge de clown ?) envers l’art ancien. Bref, une provocation dans la lignée de l’exposition qui avait eu lieu au château de Versailles en 2008.

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Force est toutefois de constater que l’œuvre du passé ne se sort pas si mal de sa confrontation avec l’art moderne. Comme on peut le lire dans le catalogue du Centre Pompidou, la blancheur du matériau utilisé pour reproduire la statue antique s’en trouve « exaltée ». Et le globe de verre, en équilibre sur le corps d’Ariane, paraît par opposition bien fragile.

On pourrait aussi déceler dans l’œuvre de Koons une sorte d’opposition entre une perfection moderne mais « facile », représentée par la sphère (en ce que tous les points à sa surface sont équidistants de son centre), et une perfection ancienne mais plus recherchée, le fil d’Ariane symbolisant la réflexion en même temps que la mémoire.

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Ariane, et avec elle l’Antiquité, tient ainsi sa revanche : quel que soit le détachement dont il puisse manifester, Koons concède, peut-être malgré lui, qu’il n’est pas d’œuvre d’art, y compris la plus moderne, qui ne s’appuie sur un passé commun.

Revenons à présent à la statue antique pour admirer son regard vif, son « regard éternel » qui s’abandonne à l’ombre : ce regard ne renvoie-t-il pas aussi au regard mélancolique que nous posons sur elle ?

Si l’Antiquité est pour les modernes que nous sommes une perte, le souvenir de cette perte constitue, en effet, le signe d’une incontestable rémanence.

Sylvain Foissey , Paolo Merloni

L’élégance et la sincérité (une voix pour des guitares sans cordes)

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« Au printemps de bonne heure des guitares sans cordes parlent de la lune… ». Voilà le début d’une belle collaboration poésie-musique entre M. Le portrait inconscient (auteur du poème Des guitares sans cordes) et Mme Rixile (qui, s’inspirant du texte poétique, a créé et interprété avec sensibilité et originalité la chanson homonyme). Bonne écoute !

le portrait inconscient

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Mes chers lecteurs,
C’est avec une émotion tout à fait particulière que je partage la publication de Rixile sur son blog.
 De façon inattendue, lors d’un échange sur Twitter, je lui avais demandé… d’essayer à créer une chanson à partir d’une de mes poésies. Elle m’a dit oui, je lui ai envoyé une « rose » de textes. Elle a choisi « Des guitares sans cordes », la poésie très parisienne que j’avais retravaillée avec la participation de José Defrançois. Et voilà le cadeau de sa voix magique :

Des guitares sans cordes chantées par @Rixilement

002_martini 180 « Chère Rixile,
Jusqu’ici je n’avais demandé à personne un engagement semblable, même si j’avais plusieurs fois formulé dans ma tête cette demande : « est-ce que vous… ? »
Maintenant, je suis très ému pour avoir contribué à créer une chanson tellement française ! C’est un honneur pour moi et pour ainsi dire une…

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