Train de vie

Le train en direction de Torino

En glissant sur les rails de la rentrée le train arrive enfin à destination. Une spacieuse (ou petite) gare l’accueille : les passagers descendent et, au premier contact avec la ville, accélèrent le pas inexorablement. Ils RENTRENT à nouveau dans le flux continu et désormais familier de la vie citoyenne.

Ce sont alors d’autres rails à battre le temps quand le métro survient chamboulé de vie en tout genre et âge. Il secoue les pensées tandis que les images fluctuantes du voyageur s’éloignent progressivement avec le souvenir du train…

J’aime le train. Il représente à mes yeux plus qu’un simple déplacement routinier : il est le foyer d’une transition existentielle importante, le lieu où le temps assume une autre dimension. Celle qui nous amène à regarder avec des yeux plus présents le bouillonnement de la vie qui nous entoure. Ainsi, entre la contemplation du paysage à travers la vitre et l’observation de différents cas humains qui se côtoient dans le même wagon, on navigue entre le hors-temps de l’imagination et le poids du concret qu’une cohabitation non choisie comporte.

Parfois, le train devient l’occasion de rencontres qui nous obligent (heureusement !) à sortir de la carapace pour nous ouvrir de façon abrupte à quelqu’un qui – sous prétexte, par exemple, d’avoir lu le même livre ou d’avoir les mêmes origines – entame le récit de toute une vie. Cet « inconvénient » a une plus grande chance de se produire à bord d’un wagon-couchettes où l’on achète longtemps en avance les billets et l’on croise maintes fois les doigts au sujet des passagers avec qui on va partager la traversée nocturne. Le hasard fait tout. Il approche de parfaits inconnus que lui seul sait « accorder » ou « désaccorder ».

Une pensée commence alors à envahir la tête l’espace de quelques secondes : s’agira-t-il d’un voyage tranquille ou d’une nuit affreuse ?

Quand je prenais le train Palatino pour faire mes aller-retour Rome/Paris, il n’y avait pas de place pour la monotonie !

il treno disegno giovanni merloni taille réduite

À ce sujet, je me souviens d’être allée à l’encontre de deux situations assez différentes. Une fois, j’étais avec un couple qui habitait dans une petite ville, Sora, en province de Rome. Le détail surprenant résidait dans le fait que, malgré les longues années vécues à Paris (presque vingt ans !), leur accent demeurait très fort et leur volonté de revenir en Italie avait eu comme effet une sorte de retour aux sources. Les changements, le voyage ne pouvaient rien contre cet instinct paysan qui rejaillissait avec toute sa vigueur. Ils étaient contents de revenir à une vie plus tranquille et ils étaient emplis d’admiration pour un fils qui avait fait carrière à Paris et à qui ils venaient de rendre visite.

Celui-ci était l’exemple d’un cas heureux, tout comme une autre expérience dans laquelle, au contraire, la barrière linguistique s’imposait de toute évidence : je devais passer la nuit avec une famille américaine et malgré mon « I speak english a little » de l’époque nous finissions par très bien nous entendre entre un « okay ! » et un « that’s all rigth ». Une chose nous avions toutefois en commun : personne n’envahissait l’espace vital de l’autre même si on était finalement très proches !

Dans d’autres circonstances, évidemment, on se confronte à une mutuelle indifférence, à la tyrannie d’un des passagers ou à la méfiance qu’une personne nous inspire instinctivement. Ce fut la fois où une femme obligea toute la cabine à baisser les lits à 20h alors que la nuit n’était pas encore tombée et celle où je surveillais du regard un individu à l’air douteux… Le comble est enfin arrivé quand, ne réussissant pas à m’endormir, j’ai découvert deux voleurs qui étaient sur le point d’entrer !

Ma voix, sonore, se fit entendre soudainement – « Que faites-vous là ? ».

« Pardon ! » – répondirent avec un fil de voix les deux voleurs maladroits qui s’en allèrent en toute hâte…

Bon, j’ai voulu retracer ce petit récit parce qu’il me semble évident que le train maintient ce tas d’imprévus et de rencontres improbables qui font le sel de notre vie. Le train se mute alors en « train de la vie » ou mieux encore en « Train de vie » (je reprends le titre homonyme du très beau film de Radu Mihailenau) qui traverse différents lieux et existences. Ce train qui nous transperce et qui parcourt notre mémoire en réduisant les distances entre passé et présent. Cette image de la pensée qui devient concrète et cette image concrète qui devient pensée…

C’est surtout grâce à ce train de l’esprit que j’ai pu voyager cet été sans pour autant bouger d’un millimètre. Pas d’occasion, pour cette fois… hélas ! Ça arrive. C’est la vie.

[En tout cas, cela me rappelle terriblement le film « Le rayon vert » d’Éric Rohmer dans lequel la protagoniste se retrouvant seule à Paris à la mi-août ne sait absolument pas où aller. À chaque endroit où elle séjourne, elle se sent mal à l’aise. Jusqu’au moment où elle voit le rayon vert… (Mais bon, celui-là est un autre chapitre que seuls les amoureux de Rohmer peuvent rouvrir !)]

Je dédie donc à la rentrée un poème sur le train qui nous rappelle ce petit voyage intérieur.

Belle journée à tous,

À nouveau sur les rails de la rentrée !

Gabriella Merloni

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