« Avec le temps » (Léo Ferré) et « Col tempo » (Gino Paoli)

léo ferré

« Avec le temps, va, tout s’en va » nous disait Léo Ferré dans sa chanson Avec le temps, sortie en 1971. C’est vrai, « avec le temps », souvent, l’amour s’éteint imperceptiblement et inexorablement. En même temps, cette transformation entraînée par les vagues du temps et de l’oubli, fait partie de la nature humaine, et, comme le suggère Ferré, il faut savoir l’accepter : « le coeur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien. »

Nous sommes nombreux à avoir vécu des situations similaires et la beauté d’une chanson est peut-être celle de réveiller en nous, toujours avec la même intensité, des instants de vie oubliés, des bouffées d’amour intemporelles, des cris de souffrance et de joie universels. Le temps, il a beau passer, on ne s’enlassera jamais de la vérité d’un homme ou d’une femme qui nous ramènent, à travers leurs mots, à travers leur musique, à notre propre vérité.

Il existe donc, fort heureusement, une exception à la thèse menée par la chanson de Léo Ferré (« avec le temps tout s’évanouit ») : quand on a affaire à une très belle chanson, tout comme un très beau film, on ne les oublie pas car leur « présence » est, littéralement, gravée dans nos esprits. C’est pourquoi, le sens de la chanson Avec le temps se heurte, paradoxalement, avec sa « destinée » auprès du public qui la voit, au contraire, survivre au temps, affirmer son universalité, faire entendre, à travers différentes voix l’infinie richesse intérieure du musicien et poète qu’était Léo Ferré.

Ainsi, la puissance des mots de Avec le temps et son caractère universel, ont séduit bon nombre d’interprètes tant en France qu’à l’étranger. Toutefois, pour simplifier la tâche, dans cette rubrique nommée « musica e parole » (« paroles et musiques »), on a décidé de se concentrer uniquement sur les enjeux de la traduction et de l’interprétation lorsque une chanson française fait l’objet d’une reprise en italien et vice-versa.

À  ce propos, il m’a semblé intéressant de commencer par une comparaison entre la version originale de Léo Ferré et celle du chanteur italien Gino Paoli (v. également bio en italien) – où le titre est traduit littéralement « Col tempo » – en vous montrant un extrait de son passage à la télévision italienne dans les années 1972/1973 (peu de temps après la sortie de la chanson en France).

Ici, Gino Paoli nous propose une version très fidèle dans l’interprétation du sentiment et de l’humeur dans lesquels baigne la chanson de Léo Ferré, en altérant avec finesse les envolées lyriques aux moments de majeur sobriété. En même temps, à cette sensibilité interprétative s’accompagne également un travail de réadaptation du texte, assez réussi d’ailleurs, où l’on peut constater quelques petites différences de contenu vis-à-vis du texte français. Vous trouverez donc, ci-dessous, la version italienne de Gino Paoli, avec des phrases soulignées en rouge afin de montrer là où la forme et le sens prennent une tournure légèrement différente par rapport à la version originale :

Col tempo

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

non ricordi più il viso

non ricordi le voci

quando il cuore ormai stanco

e non vuol più cercare

a che serve cercare, ti lasci andare

e forse…forse è meglio così.

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

l’altra che adoravi che cercavi nel buio

l’altra che indovinavi in un batter di ciglia

tra le frasi e le righe e il fondotinta

di promesse truccate in un raggio di luna

col tempo sai tutto scompare.

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

il ricordo più dolce a una maschera triste

ogni cosa appassisce io mi scopro a frugare

tra i tuoi sogni perduti quando il sabato sera

la tenerezza rimane senza compagnia.

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

l’altro a cui tu credevi anche a un colpo di tosse

l’altro che ricoprivi di gioielli e di vento

ed avresti impegnato anche l’anima al monte

per cui ti trascinavi alla pari di un cane

Col tempo sai tutto va bene.

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

non ricordi più il fuoco

non ricordi le voci della gente di casa

che ti diceva,

piano non venir tardi e poi non prender freddo.

Col tempo sai

col tempo tutto se ne va

e ti senti la schiena di un cavallo sfiancato

e ti senti gelato in un letto non tuo

solo ma in fondo in pace col mondo

e ti senti fregato dai tuoi anni passati

allora finalmente col tempo tu non ami più.

Par exemple, le moment où Léo Ferré chante « …d’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit » Gino Paoli décide de le traduire sous forme de métaphore, « di promesse truccate in un raggio di luna » (litt. « de promesses maquillées dans un rayon de lune »)  en mettant en évidence le registre poétique de la chanson. D’un côté, il s’éloigne du sens premier (« s’en va faire sa nuit »), de l’autre, il se soucie de restituer à la langue italienne une musicalité similaire à celle du texte français. En effet, les sonorités de « nuit »  et « luna » ne sont pas si éloignées et l’idée du rayon de lune est un bon compromis pour maintenir vive l’image de la nuit.

On peut remarquer d’autres petites différences dans l’absence de l’expression « dans les rayons de la mort » qui devient « ogni cosa appassisce io mi scopro à frugare »/ litt. « chaque chose flétrit je me découvre à farfouiller » ; la traduction de « pauvres gens » en « gente di casa »  (litt. « gens de la maison ») ; la transposition de « et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu » avec « e ti senti la schiena di un cavallo sfiancato » (litt. « et tu te sens le dos d’un cheval fourbu »). Néanmoins, ce qui importe de souligner c’est que le sens profond de la chanson reste préservé en s’autorisant une liberté nécessaire à l’exercice de la traduction. Ils existent également des traductions plus proches de l’original (comme celle du chanteur Franco Battiato tout à fait intéressante), mais, à mon avis, l’essentiel c’est de laisser entendre l’âme de l’auteur tout en apportant sa touche personnelle d’interprète.

Enfin, pour compléter le tableau, je vous laisse aussi découvrir deux autres versions de Avec le temps : une version de Gigliola Cinquetti ainsi que l’extrait d’un concert de la chanteuse vénitienne Patty Pravo

Gabriella Merloni

« Le Couronnement de la Vierge » de Fra Angelico (L’atelier de Paolo n. 1)

Fra Angelico, précurseur de la Renaissance

006 beato Angelico-Couronnement_Vierge-1432 copie

Guidolino di Piero, dit Fra Angelico, était un peintre et moine florentin de l’ordre des Dominicains, mais aux idées très modernes. En effet, s’il était l’élève de Lorenzo Monaco, un autre peintre-moine, encore enfermé sur un style gothique, il subissait pourtant la fascination de Masaccio plus laïc et dont la pensée rénovatrice faisait de lui le premier peintre de la Renaissance florentine. En 1435, à l’époque de notre tableau, Fra Angelico était âgé de quarante ans tandis que Masaccio était déjà mort, très jeune, depuis sept ans.

Ce retable, actuellement au Louvre, était jadis placé sur un des trois autels de l’église de Saint Dominique. Celle-ci faisait partie d’un couvent où Fra Angelico vivait, situé entre la colline de Fiesole et les faubourgs de Florence. Le format du tableau correspond à la forme d’un grand carré ayant au-dessus un petit trapèze.

L’épisode du tableau se situe au Paradis, où, dans une célébration sacrée, on assiste au Couronnement de la Vierge Marie, juste après son Assomption au ciel. Un grand escalier vertigineux, composé de neuf marches en marbres colorés, forme une pyramide qui aboutit à la figure assise du Christ.

Angelico-Couronnement_Vierge-part 1

L’action, qui se déroule entre la Vierge agenouillée et couronnée et le Christ assis et en train de la couronner, se déroule dans l’endroit le plus important du tableau, qui n’est pourtant pas son centre effectif. On peut, en effet, placer un point de fuite, où convergent toutes les droites de la composition pyramidale, entre les genoux du Christ, c’est-à-dire dans la partie supérieure du tableau.

 La construction géométrique de l’espace se base donc sur une étude perspective très soignée et courageuse pour l’époque. Elle permet de penser que Fra Angelico était bien au courant des nouvelles théories en vogue à Florence à ce moment-là.

Pourtant, seule architecture présente, demeure un ciborium à demi ouvert, aux petites colonnes torses. En effet, celui-ci tout en protégeant l’événement du couronnement témoigne du style gothique, pas encore revoulu.

Angelico-Couronnement_Vierge part 2

Une foule de saints et d’anges entoure le couple divin. L’attroupement tient compte des proportions des personnages. Les plus grands au premier rang de la scène sont peints de dos ou de profil, un seul de face, mais ils sont tous debout. Les autres rapetissent de plus en plus sur le second plan à droite et à gauche de l’escalier.

Parmi les saints, à droite du couple divin, le spectateur peut reconnaître saint Gilles, le premier au centre, saint Nicolas de Bari, au manteau historié, saint François, saint Bernard de Clairvaux, saint Thomas d’Aquin, qui se tourne vers nous indiquant du doigt la scène, saint Dominique, saint Jean évangéliste, saint Pierre. Fra Angelico, en peignant Thomas en train de s’adresser au spectateur, a suivi les indications de l’architecte et théoricien Léon Baptiste Alberti. C’est de cette manière que celui-ci, dans son essai « De pictura » (1435), recommandait d’impliquer le public dans l’événement religieux représenté.

Parmi les saintes à gauche, on reconnait la première sainte Marie Madeleine avec sa typique robe rouge et la burette, puis sainte Catherine d’Alexandrie avec sa roue, sainte Agnès avec son agneau et encore d’autres saintes. Plus haut on distingue saint Laurent avec le gril, saint Etienne et saint Jacques Majeur. Effectivement, on remarque que chaque saint est décrit par un objet le caractérisant, quelquefois évoquant son martyre.

Angelico-Couronnement_burette

Un de ces objets, la burette dans la main gauche de la Madeleine, est un expédient pour donner un effet perspectif. Elle se matérialise sur un deuxième point de fuite, sur la même droite verticale de celui dont on a parlé avant, où convergent toutes les droites du premier plan. C’est ainsi que le dallage en faïence est mis en perspective. L’abandon du fond doré en faveur d’un ciel d’azur est un autre signe des temps. Mais l’emploi à profusion de l’or, typique de l’art byzantin, reste dans les auréoles et dans les chevelures des saints et des anges, dans les draperies et aussi dans l’intérieur de la niche qui abrite Jésus et la Vierge Marie.

La diffusion de la lumière constitue dans toutes les œuvres de Fra Angelico une métaphore de la puissance divine. Dans notre tableau, une lumière de midi baigne toutes choses, car Dieu est présent partout. Les volumes des personnages et des objets sont bien modelés et se relient à la tradition florentine de Giotto. La palette, en revanche, aux couleurs tendres et pures est plus proche de Simone Martini et de l’art siennois. En effet, l’azur et le rose apparaissent les couleurs dominantes.

Angelico-Couronnement_Vierge prédelle

La prédelle, véritable initiatrice des bandes dessinées, raconte en sept épisodes la vie de saint Dominique. Le rêve d’Innocent III, l’Apparition à Dominique des saints Pierre et Paul, la résurrection de Napoléon Orsini, le Christ sortant du tombeau, la Discussion de saint Dominique, saint Dominique et ses compagnons, la Mort de saint Dominique.

Une alternance de pleins et de vides rend le récit plus vivant. L’étude plastique de l’architecture et l’invention de nouveaux effets perspectifs sont le pivot de cette narration picturale. Dans cette prédelle Fra Angelico emprunte le style populaire à l’école siennoise et notamment au Sassetta, son contemporain.

Paolo Merloni

Parallèle entre deux musées : le Louvre et le Jacquemart-André.

Bonjour à tous,

Je vous invite à découvrir les visites guidées proposées par Paolo Merloni, artiste peintre et guide free-lance, respectivement aux musées du Louvre et Jacquemart-André. Il s’agit d’un véritable parallèle entre les deux musées : d’une part, l’ensemble des peintures italiennes présentes au Louvre (de la Renaissance au Baroque) et, de l’autre, la collection permanente du musée Jacquemart-André au style très varié. Dans son décor d’Hôtel Particulier Liberty, le musée accueille, en effet, tant les peintres français du XVIIIe siècle, les peintres flamands et l’art italien du XVIe /XVIIe siècle (Paolo Uccello, Andrea Mantegna, Sandro Botticelli etc.) et du XVIIIe (Francesco Guardi et Canaletto).

Paolo Merloni avec son savoir-faire et sa passion pour l’art vous fera parcourir les relations intimes et complexes qui subsistent entre chaque tableau de la même période. L’accent sera tout particulièrement posé sur une étude approfondie et personnalisée de l’art italien. En effet, aux origines italiennes, Paolo allie une robuste expérience artistique : un diplôme en arts plastiques (spécialisation peinture) à l’Académie des Beaux Arts de Rome en 2004 et une formation à l’enseignement de l’histoire de l’art auprès du cours biennal CO.B.A. en 2006. Il a également à son actif des précédentes expériences professionnelles en tant qu’acteur, élément qui lui permet de mettre en relation son bagage de connaissances avec une présence corporelle et gestuelle qui lui est propre.

Paolo Merloni s’est installé à Paris en 2008. Depuis sa permanence en France il est devenu bilingue Italien/ Français (accent oblige !) et il peut présenter la collection du musée du Louvre dans les deux langues (pour ceux qui seraient intéressés par une visite guidée en italien).

Pour plus d’infos :

Rendez-vous dans l’atelier de Paolo et bonne vision…