« Vénus et les trois Grâces offrant des présents à une jeune fille » de Sandro Botticelli (L’atelier de Paolo n. 4)

Sandro Botticelli affresco 1  180 jpg 
Sandro Botticelli , le maître des allégories

En 1873, pendant des travaux de rénovation dans la Villa Lemmi, près de Florence, les propriétaires trouvèrent sous le badigeon quelque chose de tout à fait inattendu. Il s’agissait, selon l’antiquaire Birnari tout de suite convoqué, de plusieurs fresques de Sandro Botticelli, le célèbre peintre florentin de la Renaissance.

Il aurait fallu tout laisser à sa place. Malheureusement, l’antiquaire, après avoir acheté l’ensemble des fresques, les détacha si mal, que la moitié d’entre elles furent perdues à jamais. Quant aux fresques rescapées, les critiques d’art de l’époque les qualifièrent de « fantômes », à cause de la précarité de leurs conditions.

Il fallut alors dix ans pour qu’un musée, le Louvre, pût acheter et accueillir deux de ces œuvres. Malgré leur état, ces deux fresques rectangulaires survivantes — qui représentent en vis-à-vis deux jeunes fiancés à la veille de leurs noces — sont parmi les plus belles peintures que la Collection italienne du musée puisse actuellement se vanter de posséder.

Sandro Botticelli part 1 180jpg

Dans la fresque ci-dessus, on voit sur la gauche quatre femmes, habillées à la grecque et portant des péplums flottants, vert, blanc, orange et violet ainsi que de robes avec des manches bouffantes. Elles avancent pieds nus à la rencontre d’une cinquième femme, installée sur la droite.

Sandro Botticelli part Giovanna 180

Celle-ci, une jeune fille est habillée par contre de façon moderne. Elle porte une belle robe florentine couleur de pourpre de la fin du quinzième siècle, l’époque de Botticelli. Les quatre femmes se situent toutes dans la partie gauche de la fresque, tandis que la jeune fille occupe presque seule toute la partie droite.

En effet, dans la scène, sur la droite du tableau en bas, on remarque aussi un petit enfant de profil, en train de marcher de droite vers la gauche, chargé de relier entre elles les deux parties de l’œuvre. Si les quatre femmes se balancent dans un mouvement de vague en se regardant l’une l’autre, la demoiselle est immobile, sûre d’elle, le regard bien posé devant elle.

Sandro Botticelli part 5  180 jpg

Les quatre femmes portent aussi de longues chevelures blondes et bouclées et leurs mains souples se lèvent et se baissent doucement. La chevelure de la jeune fille est à demi couverte par un voile, et ses mains rigides tiennent bien devant elle un linge, pour accueillir quelque chose que lui donne la troisième femme de gauche.

Derrière les personnages, il n’y a que de l’enduit blanc. Le sol, en revanche, apparaît peint en bleu foncé.

Sandro Botticelli part 3  180jpg

De toute évidence, les quatre figures féminines représentent des figures mythologiques, c’est-à-dire les trois Grâces accompagnées par la déesse Vénus, tandis que l’enfant est un petit Cupidon ailé. Par contre, la jeune fille est Giovanna Albizzi de Florence, réellement existée.

En fait, à l’origine de cette fresque, il y a la motivation de la rencontre de personnages réels et mythologiques, avec l’envie de voir représentée symboliquement — dans cette scène-ci tout comme dans la scène jumelle, inscrite dans l’autre fresque — l’union de deux jeunes gens, appartenant à de nobles familles florentines, les Albizzi et les Tornabuoni.

Giovanna Albizzi se trouve transportée donc dans un monde de rêve, irréel et surnaturel à la fois. La scène représente, alors, un rite magique d’initiation. Dans cet univers, les figures allégoriques se sont substituées aux présences réelles.

Sandro Botticelli part 4 jpg 180

Les Grâces, divinités de l’harmonie, sont de bon augure. La déesse Vénus, troisième femme à partir de gauche, représente la figure de référence la plus importante, puisqu’elle condense en elle le Savoir et la Beauté. Dans cette œuvre, Venus est en train de poser un anneau — symbole de l’initiation ainsi que d’une union pour la vie — dans le linge que tient Giovanna. Par ce geste, Vénus devient non seulement un guide précieux pour l’initiée, mais aussi une figure intermédiaire entre les deux mondes, le songe et la réalité.

Sandro Botticelli  orizzontale 180 jpg

Botticelli a peint cette œuvre murale en 1483, quand sa renommée de fresquiste était à son apogée. En effet, à ce moment-là il revenait à Florence de Rome où , appelé par le pape Sixte IV, il avait exécuté de prestigieuses fresques à l’intérieur de la Chapelle Sixtine. Il était là-bas, en compagnie des plus grands peintres de l’époque, tels que le Pérugin, Ghirlandaio et Luca Signorelli.

À cette époque, tout le monde le réclamait. Voilà pourquoi la noble famille Tornabuoni de Florence l’avait sollicité de peindre des décors grandioses pour ce mariage qui devait se célébrer à la campagne, près de la Villa Lemmi.

Affresco Lorenzo 180

Dans cette fresque, comme dans l’autre « Lorenzo Tornabuoni rencontre les Arts Libéraux », on constate un évident saut de qualité dans l’art de Botticelli, se frayant un nouveau chemin, tout à fait inexploré. Dans son langage unique, Botticelli incarne une phase anticonformiste de la Renaissance florentine où l’on va au-delà des contraintes-certitudes traditionnelles liées à la religion, à la perspective, à l’histoire, à la nature.

Cela produira, une désorientation immédiate parmi les artistes florentins contemporains, en train, eux aussi, de rechercher de nouvelles voies. Le « style » de Sandro Botticelli, considéré comme anachronique à cause surtout de ses sujets mythologiques, ne fut pas suivi, au profit de la vision progressiste de Léonard de Vinci et de ses élèves.

botticelli fresque louvre 1 740

En fait la construction métaphysique qui s’impose dans cette fresque ainsi que dans la plupart des œuvres contemporaines de Botticelli, font référence à la philosophie néo-platonicienne en vogue dans le cercle des Medicis à la même époque : une pensée esthétique, fondée sur le culte de la beauté féminine et de la mythologie antique.

Pourtant, dans cette œuvre récupérée, le décalage dialectique entre la réalité — la figure seule de la jeune Giovanna Albizzi — et le rêve incorporel — les personnages légendaires des Grâces situées dans un au-delà imaginaire où les traits humains deviennent quelque chose d’impalpable (« aliquid incorporeum ») — ajoute une saveur tout à fait originale de modernité.

Paolo Merloni 

« J’ai gardé l’accent » ou pas ?

IMG_4797

Ci-dessus et dans les photos qui suivent, Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

Vous venez d’où ?

Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.

C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?

Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…

Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

IMG_4854

IMG_4861

Une culture et une pensée inscrites à l’intérieur de notre corps.

Je pense que la véritable question réside dans le fait qu’on ne s’intéresse pas suffisamment au rapport étroit entre langue et culture d’un pays, entre prononciation et structure mentale (indue par les règles de la société où l’on vit, la classe sociale à laquelle on appartient, etc.) expression physique et gestuelle de la pensée. La langue n’est pas simplement un outil d’échange qu’on apprend à l’école, elle est le berceau d’une imagerie personnelle faite, entre autres, de croyances, proverbes, idées reçues, intercalaires, etc.

Même si certains scientifiques affirment qu’un enfant devrait très tôt apprendre trois à quatre langues, je crois qu’il est fondamental pour que cet apprentissage devienne véritable d’instaurer un lien affectif et culturel avec la langue en question. S’il n’existe pas cette forme de sympathie, la langue reste un outil commercial, dépersonnalisé. Il n’y a rien de pire, à mes yeux, que de vouloir apprendre une langue étrangère en la laissant « étrangère » à sa propre pensée, à son cœur.

La question se situe donc là, dans l’ouverture d’esprit que l’on a envie de déployer lorsqu’on connaît une nouvelle langue avec tout son « poids » culturel. Apprendre une langue c’est d’abord la curiosité de l’autre, décider de le comprendre et de se faire comprendre par ce dernier. Tant qu’on gardera une barrière, du genre « ça ce n’est pas moi » ou « je n’ai pas envie de perdre ma langue maternelle et tout ce que cela représente pour moi », on s’enfermera dans sa propre structure mentale et on se débattra à l’intérieur de celle-ci tout en alimentant un conflit irrésolu.

Cela donne par exemple lieu à des cas des gens qui, même s’ils s’expriment en français,  pensent dans leur langue d’origine et de ce fait, ils laissent dans leur deuxième langue toutes les particularités phonétiques et expressives de celle-ci. D’où par exemple la fameuse « r » roulée italienne, le « è » ouvert, etc.

Ce n’est pas par hasard qu’on parle de « langue », car tout naît au sens littéral du terme de cet organe ! Et les habitudes corporelles sont les plus tenaces, les plus dures à changer. Depuis l’enfance, nous apprenons à utiliser l’intérieur de notre bouche en nous adaptant aux caractéristiques spécifiques de notre langue à tel point qu’un ensemble de mouvements est effectué de manière involontaire. C’est-à-dire qu’on parle sans plus réfléchir à comment articuler notre langue tellement la mécanique du mouvement est devenue avec le temps fluide et naturelle. Or apprendre une deuxième langue signifie justement acquérir de nouveaux points de repère à l’intérieur de notre bouche et cela de façon volontaire pour que petit à petit la mémoire corporelle fasse son travail en insérant les nouveaux éléments dans son « disque dur ».

IMG_4815 - Version 2

IMG_4795

Donc pour ceux qui ont gardé un fort accent, il y a deux aspects qui entrent, à mon avis, en jeu : d’un côté, l’apprentissage rigoureux de la phonétique a été quelque part escamoté, de l’autre ils pensent la plupart du temps dans leur langue d’origine. Par exemple, on trouve des Italiens qui parlent un « italien français » tout comme des Français qui parlent un « français-italien » ou un « french-english ». C’est relativement facile, il suffit de penser entièrement dans sa langue maternelle et de « superposer » la deuxième en gardant une partie de la grammaire et des termes appris tout en utilisant sa propre cadence, ses propres phrases.

Par exemple, si je dis en dialecte romain « mo’ tu esaggeri, nun te sto mica a chiede a luna » (« adesso esageri, non ti sto mica chiedendo la luna ») et je traduis « mo, tu exagères, c’est pas mica que je te demande la lune » cela est un exemple typique d’un Romain qui parle français tout en restant farouchement Romain. En effet, une traduction plus correcte serait, « maintenant tu exagères, je ne suis même pas en train de te demander la lune ! ».

IMG_4883

Carlo Verdone dans la peau d’un Romain rustre dans le film Un sacco bello, 1980.

À l’inverse, si un français dit en italien, dans un café 
« vorrei un piatto a importare » (je voudrais un plat à emporter), cela est correct selon la logique de la langue française, mais pas du tout en italien où l’on devrait plutôt dire : « vorrei un piatto da portar via ». La signification reste la même, mais la façon d’utiliser les prépositions et les verbes employés changent. « À emporter » devient donc dans ce cas spécifique « da portare via » (dans d’autres contextes comme celui du commerce des produits import/export on aurait dit « da importare »).

Après bien sûr la langue est une question très subjective, certaines personnes y semblent prendre plus de goût que d’autres, et d’autres encore gardent un accent très fort parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ou parce que cela détient un certain charme d’un point de vue artistique par exemple. D’autres, tout simplement, n’ont pas les moyens financiers de se payer des cours et apprennent dans la rude école de la vie (souvent la plus formatrice). Que ce soit clair, il n’y a aucun jugement là-dessous, juste l’envie d’analyser et de creuser cette problématique très vaste à laquelle on a du mal à répondre.

En tout cas, la question de la pensée étant étroitement lié à celle de la langue — chaque peuple a une façon de raisonner différente —, si en parlant français nous faisons dans notre tête l’effort de raisonner directement en français (en utilisant des mots et des expressions typiquement françaises) — sans penser d’abord dans notre langue maternelle et après traduire mot par mot — il y a sans aucun doute plus de chance de devenir avec le temps bilingue. Évidemment, plus on est sollicités à dialoguer dans notre deuxième langue plus le processus est rapide.

La fin ou le début d’un nouveau parcours ?

Un beau jour, après des années passées à mémoriser de nouveaux vocables, s’entrainer à voix haute, ARTICULER du matin au soir, on découvre avec surprise d’être devenus bilingues…

À la fin de ce long processus, il nous arrive même de regretter d’avoir perdu en partie (ou totalement) l’accent et d’avoir, entre temps, oublié quelques mots de notre langue d’origine… nous commençons donc à avoir peur de perdre nos propres racines… On se retrouvera alors dans une situation très particulière lorsque nous irons visiter à nouveau notre pays d’origine et quelqu’un nous dira, mine de rien, « tu as désormais l’accent français ! ».

C’est drôle la vie. Au début, l’accent peut être ressenti comme un mur qui nous sépare des autres, quelque chose qui nous enferme dans un ghetto, une marque qui, à chaque instant, nous rappelle que nous sommes des étrangers dans un pays d’accueil. On se sent observés avec curiosité, à la manière d’un produit exotique que l’on sait très éloigné géographiquement et culturellement, mais on ne se sent pas toujours compris.

Par la suite, l’accent peut devenir pour certains une signature personnelle (« je ne serais pas Dalida si je n’étais pas faite comme ça » chantait Dalida), pour d’autres l’orgueil de maintenir ses propres racines, son identité régionale, comme l’illustre bien la chanson j’ai gardé l’accent de Mireille Mathieu.

Gabriella Merloni 

« Ariane endormie » : la représentation d’un mythe, de la Grèce antique à Jeff Koons

001 ARIANE 180

« Ariane endormie » (2013), Jeff Koons

Des sommes qui font rêver…

Récemment mis à l’honneur par le Centre Pompidou, qui lui a consacré une grande rétrospective du 26 novembre 2014 au 27 avril 2015, Jeff Koons, auteur d’un Balloon Dog orange à 58 millions de dollars et ex-conjoint de la Cicciolina, apparaît aujourd’hui aux yeux de beaucoup comme le meilleur représentant des dérives capitalistes et médiatiques du monde de l’art.

Incarnation de la modernité dans ce qu’elle peut avoir d’outrancier, cet artiste américain n’hésite pourtant pas à puiser dans un passé qui ne se borne pas au XXème siècle et à quelques figures de la culture populaire américaine, comme le montre notamment son Ariane endormie (2013).

002 Statue_-_Ariane_Endormie_-_coupée 180

« Ariane endormie » (1684 – 1686), Corneille Van Cleve, Château de  Versailles

la mélancolie d’Ariane et la solitude de l’artiste face à son époque

Selon le mythe grec, Ariane était la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé. Elle donna à Thésée, venu en Crète pour combattre le Minotaure, le fil à l’aide duquel il put sortir du Labyrinthe après avoir tué le monstre. Thésée l’enleva, puis l’abandonna dans l’île de Naxos, où Dionysos, dieu de la vigne et du vin, la trouva solitaire et mélancolique et la consola.

La période durant laquelle Ariane se retrouva seule à Naxos a très largement inspiré les artistes de l’Antiquité, qui réalisèrent plusieurs statues de la princesse étendue sur un lit de pierre, le genou relevé et la main qui va soutenir la tête endolorie. Un des exemplaires de cette sculpture grecque (peut-être une copie romaine) fut acheté par le Pape Léon X en 1521 et entra alors aux Musées du Vatican de Rome.

003 chirico_solidão_melancolia 180

« Melancholia » (1913), Giorgio De Chirico 

C’est en ce lieu qu’en 1912, Giorgio De Chirico, le grand peintre italien de l’Avant-garde Métaphysique fit la rencontre d’Ariane, qui devint dès lors un topos dans son œuvre pictural : au moins huit tableaux de l’artiste, qui utilisait une réduction en plâtre de la statue comme modèle, s’inspireraient d’elle.

Symbole de la mélancolie autant que de l’artiste abandonné par la société, Ariane exprime le tempérament saturnien de l’être artiste seul au monde, devant faire face à l’ombre, à la négation, au non-être, à la mort. De Chirico a écrit dans son poème La volonté de la statue : « Le soleil s’est arrêté tout en haut au centre du ciel ; et la statue dans un bonheur d’éternité noie son âme dans la contemplation de son ombre ». On ne peut s’empêcher de penser ici au « soleil noir de la mélancolie » évoqué par Gérard de Nerval dans son célèbre sonnet El Desdichado, ainsi qu’à la funeste planète Melancholia du cinéaste Lars von Trier (2011).

004 ARIANE part 1 180

Jeff Koons, artiste bien entouré ayant le goût de la provocation, défie l’art ancien…

Dans l’œuvre de Koons, point de soleil noir, mais une boule d’un bleu flashy posée sur le corps d’Ariane, qui, pour le coup, en reste de marbre (quoique la statue soit constituée dans un mélange de plâtre et de résine)… Invitation à la légèreté et à l’insouciance, plutôt qu’à la mélancolie, de la part d’un artiste dont les œuvres atteignent des sommes astronomiques et qui, dans ces conditions, peut difficilement se dire abandonné par la société ? « Non, Jeff, t’es pas tout seul » Pourrait-en dire en reprenant les paroles d’une célèbre chanson de Jacques Brel.

Même si Koons explique qu’il s’agit simplement de raviver un souvenir d’enfance (naguère, dans la banlieue de York, les habitants décoraient leur jardin avec des boules de mercure achetées dans des jardineries), il est difficile de ne pas y voir une forme de mépris (la statue d’Ariane devenant le présentoir de la boule bleue) ou de dérision (la boule bleue faisant office de nez rouge de clown ?) envers l’art ancien. Bref, une provocation dans la lignée de l’exposition qui avait eu lieu au château de Versailles en 2008.

005 ARIANE part 2

Force est toutefois de constater que l’œuvre du passé ne se sort pas si mal de sa confrontation avec l’art moderne. Comme on peut le lire dans le catalogue du Centre Pompidou, la blancheur du matériau utilisé pour reproduire la statue antique s’en trouve « exaltée ». Et le globe de verre, en équilibre sur le corps d’Ariane, paraît par opposition bien fragile.

On pourrait aussi déceler dans l’œuvre de Koons une sorte d’opposition entre une perfection moderne mais « facile », représentée par la sphère (en ce que tous les points à sa surface sont équidistants de son centre), et une perfection ancienne mais plus recherchée, le fil d’Ariane symbolisant la réflexion en même temps que la mémoire.

006 Statue_-_Ariane_Endormie_ part 1 180

Ariane, et avec elle l’Antiquité, tient ainsi sa revanche : quel que soit le détachement dont il puisse manifester, Koons concède, peut-être malgré lui, qu’il n’est pas d’œuvre d’art, y compris la plus moderne, qui ne s’appuie sur un passé commun.

Revenons à présent à la statue antique pour admirer son regard vif, son « regard éternel » qui s’abandonne à l’ombre : ce regard ne renvoie-t-il pas aussi au regard mélancolique que nous posons sur elle ?

Si l’Antiquité est pour les modernes que nous sommes une perte, le souvenir de cette perte constitue, en effet, le signe d’une incontestable rémanence.

Sylvain Foissey , Paolo Merloni