« J’ai gardé l’accent » ou pas ?

IMG_4797

Ci-dessus et dans les photos qui suivent, Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

Vous venez d’où ?

Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.

C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?

Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…

Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

IMG_4854

IMG_4861

Une culture et une pensée inscrites à l’intérieur de notre corps.

Je pense que la véritable question réside dans le fait qu’on ne s’intéresse pas suffisamment au rapport étroit entre langue et culture d’un pays, entre prononciation et structure mentale (indue par les règles de la société où l’on vit, la classe sociale à laquelle on appartient, etc.) expression physique et gestuelle de la pensée. La langue n’est pas simplement un outil d’échange qu’on apprend à l’école, elle est le berceau d’une imagerie personnelle faite, entre autres, de croyances, proverbes, idées reçues, intercalaires, etc.

Même si certains scientifiques affirment qu’un enfant devrait très tôt apprendre trois à quatre langues, je crois qu’il est fondamental pour que cet apprentissage devienne véritable d’instaurer un lien affectif et culturel avec la langue en question. S’il n’existe pas cette forme de sympathie, la langue reste un outil commercial, dépersonnalisé. Il n’y a rien de pire, à mes yeux, que de vouloir apprendre une langue étrangère en la laissant « étrangère » à sa propre pensée, à son cœur.

La question se situe donc là, dans l’ouverture d’esprit que l’on a envie de déployer lorsqu’on connaît une nouvelle langue avec tout son « poids » culturel. Apprendre une langue c’est d’abord la curiosité de l’autre, décider de le comprendre et de se faire comprendre par ce dernier. Tant qu’on gardera une barrière, du genre « ça ce n’est pas moi » ou « je n’ai pas envie de perdre ma langue maternelle et tout ce que cela représente pour moi », on s’enfermera dans sa propre structure mentale et on se débattra à l’intérieur de celle-ci tout en alimentant un conflit irrésolu.

Cela donne par exemple lieu à des cas des gens qui, même s’ils s’expriment en français,  pensent dans leur langue d’origine et de ce fait, ils laissent dans leur deuxième langue toutes les particularités phonétiques et expressives de celle-ci. D’où par exemple la fameuse « r » roulée italienne, le « è » ouvert, etc.

Ce n’est pas par hasard qu’on parle de « langue », car tout naît au sens littéral du terme de cet organe ! Et les habitudes corporelles sont les plus tenaces, les plus dures à changer. Depuis l’enfance, nous apprenons à utiliser l’intérieur de notre bouche en nous adaptant aux caractéristiques spécifiques de notre langue à tel point qu’un ensemble de mouvements est effectué de manière involontaire. C’est-à-dire qu’on parle sans plus réfléchir à comment articuler notre langue tellement la mécanique du mouvement est devenue avec le temps fluide et naturelle. Or apprendre une deuxième langue signifie justement acquérir de nouveaux points de repère à l’intérieur de notre bouche et cela de façon volontaire pour que petit à petit la mémoire corporelle fasse son travail en insérant les nouveaux éléments dans son « disque dur ».

IMG_4815 - Version 2

IMG_4795

Donc pour ceux qui ont gardé un fort accent, il y a deux aspects qui entrent, à mon avis, en jeu : d’un côté, l’apprentissage rigoureux de la phonétique a été quelque part escamoté, de l’autre ils pensent la plupart du temps dans leur langue d’origine. Par exemple, on trouve des Italiens qui parlent un « italien français » tout comme des Français qui parlent un « français-italien » ou un « french-english ». C’est relativement facile, il suffit de penser entièrement dans sa langue maternelle et de « superposer » la deuxième en gardant une partie de la grammaire et des termes appris tout en utilisant sa propre cadence, ses propres phrases.

Par exemple, si je dis en dialecte romain « mo’ tu esaggeri, nun te sto mica a chiede a luna » (« adesso esageri, non ti sto mica chiedendo la luna ») et je traduis « mo, tu exagères, c’est pas mica que je te demande la lune » cela est un exemple typique d’un Romain qui parle français tout en restant farouchement Romain. En effet, une traduction plus correcte serait, « maintenant tu exagères, je ne suis même pas en train de te demander la lune ! ».

IMG_4883

Carlo Verdone dans la peau d’un Romain rustre dans le film Un sacco bello, 1980.

À l’inverse, si un français dit en italien, dans un café 
« vorrei un piatto a importare » (je voudrais un plat à emporter), cela est correct selon la logique de la langue française, mais pas du tout en italien où l’on devrait plutôt dire : « vorrei un piatto da portar via ». La signification reste la même, mais la façon d’utiliser les prépositions et les verbes employés changent. « À emporter » devient donc dans ce cas spécifique « da portare via » (dans d’autres contextes comme celui du commerce des produits import/export on aurait dit « da importare »).

Après bien sûr la langue est une question très subjective, certaines personnes y semblent prendre plus de goût que d’autres, et d’autres encore gardent un accent très fort parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ou parce que cela détient un certain charme d’un point de vue artistique par exemple. D’autres, tout simplement, n’ont pas les moyens financiers de se payer des cours et apprennent dans la rude école de la vie (souvent la plus formatrice). Que ce soit clair, il n’y a aucun jugement là-dessous, juste l’envie d’analyser et de creuser cette problématique très vaste à laquelle on a du mal à répondre.

En tout cas, la question de la pensée étant étroitement lié à celle de la langue — chaque peuple a une façon de raisonner différente —, si en parlant français nous faisons dans notre tête l’effort de raisonner directement en français (en utilisant des mots et des expressions typiquement françaises) — sans penser d’abord dans notre langue maternelle et après traduire mot par mot — il y a sans aucun doute plus de chance de devenir avec le temps bilingue. Évidemment, plus on est sollicités à dialoguer dans notre deuxième langue plus le processus est rapide.

La fin ou le début d’un nouveau parcours ?

Un beau jour, après des années passées à mémoriser de nouveaux vocables, s’entrainer à voix haute, ARTICULER du matin au soir, on découvre avec surprise d’être devenus bilingues…

À la fin de ce long processus, il nous arrive même de regretter d’avoir perdu en partie (ou totalement) l’accent et d’avoir, entre temps, oublié quelques mots de notre langue d’origine… nous commençons donc à avoir peur de perdre nos propres racines… On se retrouvera alors dans une situation très particulière lorsque nous irons visiter à nouveau notre pays d’origine et quelqu’un nous dira, mine de rien, « tu as désormais l’accent français ! ».

C’est drôle la vie. Au début, l’accent peut être ressenti comme un mur qui nous sépare des autres, quelque chose qui nous enferme dans un ghetto, une marque qui, à chaque instant, nous rappelle que nous sommes des étrangers dans un pays d’accueil. On se sent observés avec curiosité, à la manière d’un produit exotique que l’on sait très éloigné géographiquement et culturellement, mais on ne se sent pas toujours compris.

Par la suite, l’accent peut devenir pour certains une signature personnelle (« je ne serais pas Dalida si je n’étais pas faite comme ça » chantait Dalida), pour d’autres l’orgueil de maintenir ses propres racines, son identité régionale, comme l’illustre bien la chanson j’ai gardé l’accent de Mireille Mathieu.

Gabriella Merloni 

Je vous présente « accent tonique »

accent tonique-arnoldo patuzzi

Tel un petit rayon de soleil qui, dans un jour d’été, éclaire en un millier de fragments la surface de l’eau ainsi l’accent tonique est là pour faire briller, en toute sa royauté, une partie du mot en question. La plus éclatante, la plus importante, la plus tonique !

Comme s’il s’agissait d’une zone géographique, d’un endroit privilégié qu’on ne peut pas s’empêcher d’exalter au détriment des autres voyelles. Elles voudraient être considérées toutes au même niveau, sauf que, « accent tonique » impose sans négociation possible une hiérarchie en leur disant : « C’est à travers moi qu’on saisit le noyau de la parole ! »

Parbleu ! Qu’il est hautain cet accent tonique !

Pourtant, sans cette « zone » accentuée on ne saurait pas où pointer le doigt et d’où, éventuellement, laisser échapper un cri de colère… qui sait ! On peut toujours s’amuser avec cet accent tonique un brin rhétorique en lui répondant avec emphase : « Ça suffit ! BASTA ! »

Le problème (j’exagère sciemment) est, sans doute, que ce fameux accent tonique n’est pas si employé dans la langue française ou, du moins, la préférence semble être donnée à une exigence d’équilibre à l’intérieur des mots. Ne suffisent-ils pas ces impertinents accents aigus et graves ? Pourquoi déranger l’esprit de géométrie et de finesse que cette langue illustre si bien ?

Je pourrais paraître peu courageuse, mais tel est le respect que je porte envers cette langue que ce serait loin de moi de la malmener ou de la bousculer des tous côtés en l’abaissant au jargon d’internet. « Done », « Check », « Lol », « Cool »… Ce n’est pas vraiment du français. Ce qui ne veut pas dire, non plus, que je suis une fanatique d’un français « dépouillé » ou trop « épuré ». Au contraire, quand le correcteur automatique dit « familier » et « argotique » je m’assure de ne pas le changer avec un autre mot plus soutenu. Mon unique erreur (si on veut l’appeler ainsi) c’est d’assumer une attitude déférente, quand je le retiens opportun…

Ce que j’ose, par contre, c’est de ne pas oublier l’accent tonique si cher à la langue italienne. Mis à part le fait que pour un français l’ensemble d’un mot italien apparaît accentué – eh oui, nous avons le vice ancestral de tout souligner ! – la syllabe « percutée » devient encore plus sonore que les autres, s’allonge telle l’Olympia de Manet…

accent tonique-olympia

Elle semble dire :

Che    tu   sia    pallido o risplendente

Sole  parigino

Ti   saprò  cogliere.

(Que tu sois pâle ou resplendissant

Soleil parisien

Je saurai te cueillir).

C’est en effet dans ce sens un peu « vacancier » (sommes-nous au mois d’août, n’est-ce pas ?) et poétique que j’aime penser à l’accent tonique. L’intérêt à traiter les différents sujets d’un ton didactique est, dans ce cas, faible, sinon existant. On peut très bien s’aventurer dans les tréfonds d’une question tout en restant ludique et surtout, en s’amusant.

C’est pourquoi la première image que je lie instinctivement à l’idée d’accent tonique est une photo d’autrefois, celle d’un grand-père à l’allure sportive qui, sur la plage, montre avec fierté sa silhouette bien musclée et sculptée. Il apparaît tonique tout comme « l’accent tonique ». Il est bronzé, teutonique, tel un homme du Nord Europe en vacances dans un sud qui l’échauffera et le remplira de vitamine D…

« Accent tonique », lui aussi aime les rayons de soleil, les teints forts qui frappent, mais il possède également le flair pour deviner le point de fuite d’une composition. Que ce soit d’un tableau, d’une photographie et, pourquoi pas, d’un événement ou d’une pensée qui touche à la fois le cerveau et les sens.

« Accent tonique » est donc un nouvel ami qui me donne envie de m’exprimer en battant le temps là où l’inspiration le dit. Pour lui faire honneur, l’une des catégories de ce blog (la première) porte son nom et, afin de ne pas le décevoir, je ne m’attaquerai pas, avec lui, à des sujets trop fades. Je laisserai au contraire à une autre amie, « Pomme de terre » (que je vous présenterai au moment venu) le privilège d’être l’hôtesse de tout ce qui apparaît « sans saveur », mais qui, au contraire, est plein de goût. Celle-ci est une autre histoire…

Enfin, pour revenir à notre cher « accent tonique », j’ajouterai en guise de conclusion :

On est à la fin d’un prologue, mais pas à la fin de l’été !

PROFITEZ-EN AU MAXIMUM !

« Accent tonique » vous encourage et vous souhaite,

PANE, AMORE  E FANTASIA !

Lien vers une scène du film de Luigi Comencini: pane amore e fantasia

Gabriella Merloni