Une histoire de terres et de langues : une vie nomade sur les traces d’Elias Canetti…

Bonjour,
Je m’appelle Isabela. Je suis Brésilienne. Un jour, je me suis envolée pour Paris…je suis allée vivre dans cette belle ville afin de poursuivre mes études universitaires, m’enrichir culturellement et, sait-on jamais, tenter ma chance…

Tout serait très simple si je m’arrêtais là. Mais, que voulez-vous ? Je ne suis pas « seulement » Brésilienne ! Ma curiosité naturelle, tout comme mon amour inné pour le voyage, font de moi-même un véritable foyer « des terres et des langues » !

Qui suis-je alors ?
Une Brésilenne et Portugaise venue en France pour étudier l’œuvre d’un auteur bulgare d‘origine juive espagnole, passeport turc et britannique et expression allemande, rattaché plutôt à a littérature autrichienne ? Une étudiante venue en France pour habiter à la Cité Universitaire de Paris, dans la Maison des étudiants Belges et Luxembourgeois, après avoir déjà résidé à la Maison du Japon et passé une année dans les installations du Studentenwerk de Munich ?

« C’est quoi, cette histoire ? », le lecteur est peut-être en train de se demander. J’imagine qu’il juge que sa locutrice est un tout petit peu excentrique, et je ne peux pas nier une certaine attirance pour tout ce qui est de l’ordre de l’insolite, de l’inhabituel et parfois de l’invraisemblable. Eh bien, j’avoue qu’il s’agit d’un parcours assez inusité. Mais en dépit de mon amour pour la fiction, je n’invente rien. C’est la vérité.

Je serais tentée de dire que les brésiliens aiment le mélange et la diversité par nature. C’est dans notre sang. Le Brésil est le pays de toutes les couleurs, tous les accents, tous le climats, tous les paysages, tous les saveurs. Les différences cohabitent plutôt en harmonie dans cette patrie géante en format de cœur.

Rio De Janeiro

En plus, c’est dans ma nature de vouloir enrichir ma vie d’expériences culturelles, parmi lesquelles la plus importante, à mon avis, serait l’expérience du dépaysement, qui nous permet de mettre en perspective la quasi totalité de nos idées (pré)conçues et d’avoir un nouveau regard sur le monde et sur la vie. Néanmoins, la traversée de frontières territoriales et linguistiques ne fait pas partie seulement de mon histoire, mais aussi de celle de l’auteur dont j’étudie l’oeuvre : Elias Canetti. Certes, je m’identifie beaucoup à mon objet d’étude, un sentiment qui s’accroit avec mes lectures. Mais les similarités présentes dans nos parcours, elles résultent plutôt de curieuses et joyeuses coïncidences.

Première coïncidence : le contact avec plusieurs langues

Canetti, qui a déjà travaillé comme traducteur — activité que j’aspire également à exercer —, était né à Roustchouk (actuellement Roussé), en Bulgarie, ville située à la frontière entre l’Orient et l’Occident où l’on pourrait entendre, d’après l’écrivain, sept ou huit langues dans une même journée. Moi, je n’ai pas eu le même privilège dans mon enfance, mais je crois l’avoir maintenant, à Paris, où j’entends fréquemment dans la rue, et surtout dans les sites touristiques, des gens de toutes les origines….

Chez lui, Canetti était aussi plongé dans la diversité linguistique : il parlait d’abord le ladino (l’espagnol des séfarades) ainsi que le bulgare pendant son enfance, puis il a dû apprendre l’anglais, lors du déménagement familial en Grande-Bretagne, et finalement l’allemand, quand il est parti avec sa mère et ses frères pour l’Autriche après la mort de son père. Dans mon cas, l’apprentissage des langues s’est passé de manière beaucoup plus douce ; quoique obligatoire au lycée, cela me faisait  très plaisir. Contrairement à l’écrivain juif, qui a appris l’allemand de manière assez traumatisante avec sa mère, j’ai choisi l’anglais et ensuite le français comme langue étrangère. J’en avais tellement envie, au point de décider de me perfectionner dans des cours de langues, où, influencée par ma sœur et par un ami, j’ai fini également par apprendre l’allemand.

Deuxième coïncidence : la vie nomade

Canetti, devenu citoyen britannique en 1952, était considéré comme un « européen à part entière » du fait d’avoir visité et vécu dans plusieurs pays d’Europe, notamment l’Autriche (il obtient un doctorat en Chimie à Vienne), la Suisse, l’Allemagne et l’Angleterre. Avec la double nationalité acquise en 2008 avec mon passeport portugais — grâce aux origines portugaises de mon grand-père paternel —, j’ai commencé moi aussi à expérimenter cette vie itinérante, vu que ce passeport me permet de me déplacer avec facilité entre le Brésil et la France, où je mène des études.

Troisième coïncidence : la liaison avec l’Allemagne et l’Angleterre

Quoique juif, Elias Canetti entretenait une liaison étroite avec l’Allemagne, pays où il a vécu et étudié et dont la langue est devenue aussi l’une de ses langues maternelles. L’Allemagne est aussi un pays très spécial pour moi : ma grand-mère, d’ascendance allemande, ne parlait que l’allemand chez elle dans sa petite enfance, comme elle adore le raconter. J’ai toujours rêvé de connaître mieux ce pays, d’où mon choix de faire une partie de mes études de Master à Munich — à ce propos, une coïncidence tout à fait formidable : sans le savoir, j’ai choisi la Ludwig-Maximilians-Universität München, la même université qui a accordé un titre de Docteur Honoris Causa à …. Elias Canetti !

L’Angleterre est un pays encore plus marquant dans la vie de l’auteur, qui passe ses dernières décennies entre Londres et Zurich. L’Angleterre, à son tour, exerce aussi une grande influence sur moi. C’est un pays d’une culture très riche où j’aurais envie d’habiter, malgré les commentaires négatifs de Canetti à propos de son séjour dans la terre de la Reine — où il est resté toutefois une bonne partie de son existence.

Canetti

Ci-dessous un portrait d’Elias Canetti © « Kurier.at »

Quatrième coïncidence: l’écriture et le théâtre

Une quatrième et dernière coïncidence concernerait son rapport à l’écriture et la place qu’il y consacrait au théâtre. Romancier, philosophe, essayiste et dramaturge, Canetti, Prix Nobel de Littérature en 1981, a écrit toute sa vie, et a affirmé plusieurs fois que son théâtre occupait une place centrale dans son œuvre. L’amour évident de l’auteur pour l’écriture est aussi le mien : j’adore écrire — l’une des seules certitudes dans ma vie ! — et en tant que doctorante en études théâtrales, je pourrais dire qu’en ce moment, le théâtre est également au centre de mes préoccupations. Devenir un auteur dramatique, c’est aussi mon rêve…Pour l’intant, je me contente d’analyser la riche œuvre canettienne, et je serais très contente si je réussissais à donner aux autres envie de la découvrir.

J’arrive ici au bout de cette liste de joyeuses similarités que j’identifie entre mon parcours et celui de mon grand maître. Évidemment, la découverte de tous ces points communs ne pourrait me rendre plus heureuse — quoique je n’aie aucune intention (ou volonté) de me comparer à lui. C’est juste la joie de savoir qu’on partage quelque chose avec celui — ou ceux — que l’on admire… Cela me permet de me rapprocher davantage de son monde, cet univers fascinant, nourri par la richesse de son vécu, que j’essaye d’explorer.

Si la vie imite l’art, l’art s’inspire de la vie… ce qui nous donne déjà une bonne excuse —  même si on n’est pas artiste — pour chercher à mener une vie pleine d’expériences. Je suis sûre que l’apprentissage des langues et la vie nomade de Canetti, dans une époque de guerres et souvent résultantes d’une contrainte d’exil, n’ont pas eu le même goût pour lui que pour quelqu’un qui le fait par choix, et aussi par commodité dans ce monde globalisé qui efface les distances et les barrières linguistiques. Canetti n’a pas vraiment cherché cette vie… mais elle est là, dans chaque ligne de ses écrits. La diversité de son parcours est miroitée dans la multiplicité de son œuvre. Alors… vive la diversité !

Isabela Duarte 

« J’ai gardé l’accent » ou pas ?

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Ci-dessus et dans les photos qui suivent, Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

Vous venez d’où ?

Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.

C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?

Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…

Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

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Une culture et une pensée inscrites à l’intérieur de notre corps.

Je pense que la véritable question réside dans le fait qu’on ne s’intéresse pas suffisamment au rapport étroit entre langue et culture d’un pays, entre prononciation et structure mentale (indue par les règles de la société où l’on vit, la classe sociale à laquelle on appartient, etc.) expression physique et gestuelle de la pensée. La langue n’est pas simplement un outil d’échange qu’on apprend à l’école, elle est le berceau d’une imagerie personnelle faite, entre autres, de croyances, proverbes, idées reçues, intercalaires, etc.

Même si certains scientifiques affirment qu’un enfant devrait très tôt apprendre trois à quatre langues, je crois qu’il est fondamental pour que cet apprentissage devienne véritable d’instaurer un lien affectif et culturel avec la langue en question. S’il n’existe pas cette forme de sympathie, la langue reste un outil commercial, dépersonnalisé. Il n’y a rien de pire, à mes yeux, que de vouloir apprendre une langue étrangère en la laissant « étrangère » à sa propre pensée, à son cœur.

La question se situe donc là, dans l’ouverture d’esprit que l’on a envie de déployer lorsqu’on connaît une nouvelle langue avec tout son « poids » culturel. Apprendre une langue c’est d’abord la curiosité de l’autre, décider de le comprendre et de se faire comprendre par ce dernier. Tant qu’on gardera une barrière, du genre « ça ce n’est pas moi » ou « je n’ai pas envie de perdre ma langue maternelle et tout ce que cela représente pour moi », on s’enfermera dans sa propre structure mentale et on se débattra à l’intérieur de celle-ci tout en alimentant un conflit irrésolu.

Cela donne par exemple lieu à des cas des gens qui, même s’ils s’expriment en français,  pensent dans leur langue d’origine et de ce fait, ils laissent dans leur deuxième langue toutes les particularités phonétiques et expressives de celle-ci. D’où par exemple la fameuse « r » roulée italienne, le « è » ouvert, etc.

Ce n’est pas par hasard qu’on parle de « langue », car tout naît au sens littéral du terme de cet organe ! Et les habitudes corporelles sont les plus tenaces, les plus dures à changer. Depuis l’enfance, nous apprenons à utiliser l’intérieur de notre bouche en nous adaptant aux caractéristiques spécifiques de notre langue à tel point qu’un ensemble de mouvements est effectué de manière involontaire. C’est-à-dire qu’on parle sans plus réfléchir à comment articuler notre langue tellement la mécanique du mouvement est devenue avec le temps fluide et naturelle. Or apprendre une deuxième langue signifie justement acquérir de nouveaux points de repère à l’intérieur de notre bouche et cela de façon volontaire pour que petit à petit la mémoire corporelle fasse son travail en insérant les nouveaux éléments dans son « disque dur ».

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Donc pour ceux qui ont gardé un fort accent, il y a deux aspects qui entrent, à mon avis, en jeu : d’un côté, l’apprentissage rigoureux de la phonétique a été quelque part escamoté, de l’autre ils pensent la plupart du temps dans leur langue d’origine. Par exemple, on trouve des Italiens qui parlent un « italien français » tout comme des Français qui parlent un « français-italien » ou un « french-english ». C’est relativement facile, il suffit de penser entièrement dans sa langue maternelle et de « superposer » la deuxième en gardant une partie de la grammaire et des termes appris tout en utilisant sa propre cadence, ses propres phrases.

Par exemple, si je dis en dialecte romain « mo’ tu esaggeri, nun te sto mica a chiede a luna » (« adesso esageri, non ti sto mica chiedendo la luna ») et je traduis « mo, tu exagères, c’est pas mica que je te demande la lune » cela est un exemple typique d’un Romain qui parle français tout en restant farouchement Romain. En effet, une traduction plus correcte serait, « maintenant tu exagères, je ne suis même pas en train de te demander la lune ! ».

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Carlo Verdone dans la peau d’un Romain rustre dans le film Un sacco bello, 1980.

À l’inverse, si un français dit en italien, dans un café 
« vorrei un piatto a importare » (je voudrais un plat à emporter), cela est correct selon la logique de la langue française, mais pas du tout en italien où l’on devrait plutôt dire : « vorrei un piatto da portar via ». La signification reste la même, mais la façon d’utiliser les prépositions et les verbes employés changent. « À emporter » devient donc dans ce cas spécifique « da portare via » (dans d’autres contextes comme celui du commerce des produits import/export on aurait dit « da importare »).

Après bien sûr la langue est une question très subjective, certaines personnes y semblent prendre plus de goût que d’autres, et d’autres encore gardent un accent très fort parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ou parce que cela détient un certain charme d’un point de vue artistique par exemple. D’autres, tout simplement, n’ont pas les moyens financiers de se payer des cours et apprennent dans la rude école de la vie (souvent la plus formatrice). Que ce soit clair, il n’y a aucun jugement là-dessous, juste l’envie d’analyser et de creuser cette problématique très vaste à laquelle on a du mal à répondre.

En tout cas, la question de la pensée étant étroitement lié à celle de la langue — chaque peuple a une façon de raisonner différente —, si en parlant français nous faisons dans notre tête l’effort de raisonner directement en français (en utilisant des mots et des expressions typiquement françaises) — sans penser d’abord dans notre langue maternelle et après traduire mot par mot — il y a sans aucun doute plus de chance de devenir avec le temps bilingue. Évidemment, plus on est sollicités à dialoguer dans notre deuxième langue plus le processus est rapide.

La fin ou le début d’un nouveau parcours ?

Un beau jour, après des années passées à mémoriser de nouveaux vocables, s’entrainer à voix haute, ARTICULER du matin au soir, on découvre avec surprise d’être devenus bilingues…

À la fin de ce long processus, il nous arrive même de regretter d’avoir perdu en partie (ou totalement) l’accent et d’avoir, entre temps, oublié quelques mots de notre langue d’origine… nous commençons donc à avoir peur de perdre nos propres racines… On se retrouvera alors dans une situation très particulière lorsque nous irons visiter à nouveau notre pays d’origine et quelqu’un nous dira, mine de rien, « tu as désormais l’accent français ! ».

C’est drôle la vie. Au début, l’accent peut être ressenti comme un mur qui nous sépare des autres, quelque chose qui nous enferme dans un ghetto, une marque qui, à chaque instant, nous rappelle que nous sommes des étrangers dans un pays d’accueil. On se sent observés avec curiosité, à la manière d’un produit exotique que l’on sait très éloigné géographiquement et culturellement, mais on ne se sent pas toujours compris.

Par la suite, l’accent peut devenir pour certains une signature personnelle (« je ne serais pas Dalida si je n’étais pas faite comme ça » chantait Dalida), pour d’autres l’orgueil de maintenir ses propres racines, son identité régionale, comme l’illustre bien la chanson j’ai gardé l’accent de Mireille Mathieu.

Gabriella Merloni